Maurice Proulx, le cinéaste de Duplessis

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Une histoire à connaître

« L’abbé Proulx, c’t’un maudit rouge, mais c’t’un bon diable quand même », aimait à dire Maurice Duplessis en parlant de Maurice Proulx (1902-1988), ce prêtre qui fut un pionnier du cinéma documentaire québécois. Aujourd’hui, on ne connaît plus cet abbé, célèbre en son temps, tout comme on connaît mal le Québec qu’il a filmé, c’est-à-dire la société agricole et rurale des années 1930-1950. L’expression « Grande Noirceur », en général, résume notre perception de cette époque, qu’on s’empresse alors d’oublier. C’est, évidemment, une injustice.

Avec Dans la caméra de l’abbé Proulx, un substantiel et captivant essai d’histoire sociale, Marc-André Robert, candidat au doctorat en histoire à l’Université Laval et spécialiste de l’histoire du cinéma gouvernemental au Québec, nous propose un regard neuf sur ce Canada français des années 1930 à 1960, « grandement noirci dans les écrits, les coeurs et les esprits », et sur l’étonnant cinéaste qui l’a filmé avec une passion peu commune. Toujours instructif et parfois même émouvant, ce livre d’histoire, qui rappelle que la Grande Noirceur n’était pas sans lumière, est une pure réussite.

Ordonné prêtre à l’âge de 26 ans, en 1928, Maurice Proulx, issu d’une longue lignée de cultivateurs de la région de Montmagny, obtient un doctorat en agronomie de l’Université Cornell, dans l’État de New York, en 1933. Lors de ses études, il écoute des films en anglais pour apprendre cette langue. Quand un conférencier anglais vient à Cornell pour présenter un documentaire muet sur l’Écosse, Proulx a une révélation. Il découvre, explique Robert, « l’énorme potentiel pédagogique du film documentaire pour l’enseignement et la vulgarisation agronomiques au Québec ». Dès le lendemain, il entreprend donc des démarches pour se procurer une caméra. Sa vie vient de prendre une nouvelle direction.
Progrès et modernité

Enseignant en agronomie à l’École d’agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Proulx a toujours sa caméra à la main et filme tout. En 1934, la Société de colonisation du diocèse de Québec lui offre de tourner des images de la colonie de Roquemaure, en Abitibi, ce qu’il fera pendant trois ans. En 1937, donc, En pays neufs. Un documentaire sur l’Abitibi est lancé. Il s’agit, selon Marc-André Robert, du premier long métrage documentaire sonorisé de l’histoire du Québec. Un cinéaste est né.

Même s’il est plutôt de conviction politique libérale, l’abbé Proulx deviendra, à partir de 1944, le cinéaste fétiche de Duplessis. Travailleur autonome et producteur de ses films, il recevra plusieurs commandes du gouvernement unioniste. D’après certains de ses collaborateurs, son oeuvre lui aurait permis d’amasser une petite fortune.

Le thème de prédilection de ses films des années 1940 et 1950, ceux sur lesquels se penche plus spécifiquement l’historien, est celui du progrès et de la modernité. Il s’agit toutefois, essentiellement, d’un progrès technique et scientifique et non social et culturel. Les fermes, alors, commencent à être moins nombreuses, mais plus grandes, et les travailleurs agricoles sont en diminution. La concentration de la production agricole s’impose donc.

Dans ses films, Proulx met en avant « une conception très pragmatique du progrès mécanique et technique » et non « une apologie du progrès pour le progrès ». Fondé sur une « rhétorique lyrique » du rapport entre l’homme et la nature, le message de ces films est que « c’est par la modernisation des techniques agronomiques et des machineries agricoles que l’homme des champs a gagné le droit d’apprivoiser la terre et, ultimement, a réussi ». Proulx veut montrer qu’il n’y a pas de contradiction entre la tradition et la modernité technique, une logique qu’il applique aussi au développement du réseau routier et de l’industrie touristique.

L’idéologie de l’abbé Proulx est tout entière déterminée par l’idée d’une adéquation possible entre le développement économique et la culture rurale traditionnelle. La sympathie de Duplessis pour l’oeuvre du cinéaste trouve là son explication. Les films de Proulx ne cessent de chanter l’attachement à la terre et à la foi catholique, de même que le « caractère vertueux du travail à travers ce contact avec la nature », tout en insistant sur la nécessité de la modernité technique et scientifique.
Un trésor patrimonial

« L’outillage mécanique, proportionné à l’importance de l’exploitation, est devenu indispensable, dit le narrateur du film Jeunesse rurale. Vous dites : “Alors, plus de poésie aux champs ?” Détrompez-vous ! La terre ne change pas. Ni l’odeur du foin, ni l’homme. » Le cultivateur doit s’adapter, en d’autres termes, mais c’est pour mieux perdurer. Proulx montre d’ailleurs, selon Robert, que l’Église catholique québécoise encourage ce progressisme traditionaliste, en fondant des écoles d’agriculture, axées sur la formation scientifique et sur la perpétuation des rôles traditionnels de l’homme et de la femme.

Ce qui ressort des films de l’abbé Proulx, conclut l’historien, c’est une approche pragmatique du rapport entre la tradition et la modernité. Proulx voit cette dernière comme un outil nécessaire à la perpétuation de la première. Cette vision des choses, continue Robert, est historiquement conforme à « cette société rurale des années 1940 et 1950 [qui] était à la fois traditionnelle et moderne […] puisque fondamentalement axée sur le réel et sur les enjeux contemporains ». On comprend que, pour l’historien, le concept de Grande Noirceur ne brille pas par sa justesse.

« Trésor patrimonial », le cinéma de l’abbé Proulx a été taxé de propagande clérico-traditionaliste par certains historiens. Marc-André Robert préfère parler de militantisme. Une question demeure : l’abbé Proulx s’illusionnait-il en adhérant à l’idéal d’une modernité respectueuse de la tradition ? Cet idéal est-il valable et réalisable ? L’oeuvre d’un Mathieu Bock-Côté est la preuve, en tout cas, que cette question n’a rien perdu de son actualité.


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