Mathieu Bock-Côté, le conservateur républicain

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Il ne nous propose pas de vivre dans un musée, mais de revenir aux choses fondamentales

«Sa prose touche les profondeurs du malaise moderne sans jamais déprimer, et sans jamais nous laisser croire non plus qu’on pourra faire de la nostalgie une politique. Il ne nous propose pas de vivre dans un musée, mais de revenir aux choses fondamentales, à cette part de l’homme sacrifiée par le monde moderne et qui est indispensable à la civilisation. » Cette belle description est celle que le sociologue et chroniqueur Mathieu Bock-Côté réserve à un de ses maîtres, l’écrivain français conservateur Denis Tillinac. C’est celle que j’aurais envie, à mon tour, de réserver à Bock-Côté lui-même.

En lisant ces lignes, mes amis de gauche vont vouloir me lancer des roches, mais tant pis : Mathieu Bock-Côté (MBC) est actuellement un des plus brillants essayistes du Québec. Sa pensée est forte, nourrie à une impressionnante culture, et son style, qui allie la clarté à l’élégance, est éblouissant. Les exercices politiques qu’il publie ces jours-ci, un recueil de ses meilleurs textes parus sur son blogue du Journal de Montréal depuis février 2012, sont l’éclatante démonstration de l’envergure intellectuelle de ce jeune penseur de 33 ans qui se réclame du conservatisme.

Car, oui, MBC est conservateur. Il ne l’est pas, cependant, au sens harpérien du terme. D’abord, l’essayiste ne cache pas ses « profondes convictions souverainistes ». Sa pensée, de plus, est en opposition radicale avec un individualisme de type néolibéral. Son conservatisme, inspiré par les oeuvres des Raymond Aron, Hannah Arendt et Alain Finkielkraut, est républicain. Étonnamment, MBC cite peu d’auteurs québécois dans ce livre. La cité, écrit-il, n’est pas « seulement un arrangement procédural », un assemblage d’individus attachés à leurs droits et à leurs intérêts. « La vie politique, ajoute-t-il, n’est pas que gestion, mais aussi héritage historique et valeurs collectives. »

État-nation et identité nationale

Cet héritage et ces valeurs, MBC les trouve dans l’histoire de l’Occident et dans celle du Québec. Contre un cosmopolitisme libéral qui chante la grandeur du déracinement et le dépassement de l’identité nationale, il défend l’État-nation, « socle politique de la civilisation occidentale » et cadre de référence à travers lequel « chaque culture répond à la dialectique si particulière entre l’enracinement et l’universel ».

Contre un multiculturalisme qui inverse le devoir d’intégration (la société d’accueil doit s’adapter au nouvel arrivant), il défend une conception substantielle et républicaine de l’identité nationale, nécessaire à la préservation du lien politique et d’un monde commun. Une société, insiste-t-il, n’est pas une page blanche, « mais bien le fruit d’une civilisation dont on doit conserver les fondements, et dont la nation est l’expression politique la plus achevée ».

Le Québec a donc le devoir, et pas seulement le droit, de faire du français la langue de la politique, du pouvoir, du travail et des interactions sociales, dans le respect, évidemment, des droits de la minorité anglaise historique. La langue, écrit MBC avec raison, « n’est pas un phénomène individuel, mais collectif », et elle ne vit pleinement « que lorsqu’elle permet de se connecter à toutes les sphères de l’existence ». La laïcité, de même, est nécessaire « pour construire du commun dans une société qui se disperse ». Il faut que les Québécois aient tristement intériorisé le chartisme à la Trudeau pour croire le contraire. Enfin, et toujours dans un souci républicain de reconstruire un monde commun dans le cadre de l’État-nation, l’enseignement de l’histoire nationale à l’école s’impose comme un urgent devoir, de même que la création d’une citoyenneté québécoise.

Un tel programme, comme l’indépendance du Québec qu’il cherche à préfigurer, à préparer, est dénoncé par les fédéralistes, qui y voient une position de repli identitaire. Avec les accents de Bourgault, MBC renverse brillamment cette perspective. C’est le Canada, écrit-il, qui « nous enferme dans un statut politique trop étroit qui pousse à l’entre-soi provincial et qui entraîne l’appauvrissement de la vie collective ». C’est par l’indépendance que le Québec pourra entrer directement en contact avec le monde, en français, qu’il trouvera « une synthèse optimale et durable entre les exigences inévitables de l’enracinement et son aspiration cosmopolite à l’universalité ».

Bock-Côté est-il de droite?

MBC, dit-on, est de droite. Ce n’est pas faux, mais c’est très imprécis. Le sociologue préfère se qualifier de conservateur. Il critique, c’est vrai, et parfois injustement, les dérives de l’extrême gauche et ce qu’il appelle les excès bureaucratiques de la social-démocratie. Il réserve toutefois ses critiques les plus senties au courant de la « nouvelle droite québécoise », cette droite de l’Homo economicus libéré de toutes attaches, cette droite oublieuse du fait que la nation est le lieu par excellence du politique et de la quête du bien commun et revendiquant son droit de se « désaffilier du collectif ».

Féroce à l’égard des riches exilés fiscaux, MBC reconnaît les vertus innovatrices du capitalisme, mais refuse la domination de la logique du marché. Il cite le socialiste Jean Jaurès, qui affirmait que « la nation est le seul bien des pauvres » parce qu’elle crée « une communauté d’obligations qui amène le riche à partager une partie de ses avoirs avec ceux qui ont moins », il rappelle que « l’homme qui réussit n’est pas né dans un monde vide où il s’est fait sans l’aide de personne » et dit de l’impôt progressif qu’il est « l’expression indispensable d’une justice sociale qui rappelle les devoirs liés à l’appartenance à une communauté politique ». En ce sens, la critique que MBC fait de « l’individualisme dépolitisant » d’une Oprah Winfrey, critique accompagnée d’un brillant éloge de l’idéal d’une vie décente, est celle d’un conservateur… de gauche.

Penseur hyperactif (comment fait-il pour écrire autant et si bien en maintenant une telle qualité de réflexion ?), MBC propose donc des Exercices politiques de haut vol. Héritier d’une civilisation occidentale et d’un peuple québécois dont il tient à préserver les grandeurs, il s’impose en essayiste tragique habité par une espérance volontaire.


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