ÉTATS-UNIS

Malgré les risques, la fracturation hydraulique se répand dans les exploitations de pétrole et de gaz offshore

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Alors que les Québécois s'unissent pour défendre le fleuve Saint-Laurent, des multinationales détruisent les océans


La fracturation hydraulique, ce n’est pas que le gaz de schiste. L’usage de cette technologie extrêmement controversée en raison de ses risques s’est répandu ces dernières années dans les exploitations de pétrole et de gaz offshore au large des côtes américaines, loin des regards du public. Les autorités américaines ont donné leur bénédiction à son extension dans le Golfe du Mexique au moment même où la marée noire du Deepwater Horizon faisait la une des médias internationaux. Révélations du média américain TruthOut.


Cet article a été publié initialement en anglais par TruthOut. Traduction : Susanna Gendall.


La technologie de la fracturation hydraulique a été massivement utilisée ces dernières années pour maximiser la production offshore de pétrole et de gaz dans le Golfe du Mexique. Le gouvernement américain permet également aux entreprises qui procèdent à ces forages de rejeter les résidus chimiques de la fracturation hydraulique et ses eaux usées directement dans les eaux du Golfe. C’est ce que démontrent une série documents obtenus par le média américain Truthout et le Center for Biological Diversity grâce à la loi américaine sur la liberté d’information.


De 2010 à octobre 2014, l’administration Obama a approuvé plus de 1500 demandes d’autorisation de forages offshore incluant le recours à la fracturation hydraulique pour des centaines de puits dans tout le Golfe du Mexique. La véritable échelle des opérations de fracturation hydraulique offshore dans le Golfe est probablement encore supérieure, étant donné les autorités doivent encore rendre publics des demandes de permis supplémentaires, en nombre inconnu.


Sur la même période, l’administration a décidé plus de 300 « exclusions catégoriques » pour exempter ces projets de forage par fracturation hydraulique d’examen environnemental approfondi. Cette pratique des exclusions catégoriques est au centre de nombreuses critiques depuis 2010. Les médias avaient en effet révélé que le plan de forage de BP pour la plateforme Deepwater Horizon avait bénéficié d’une telle exclusion dans les mois précédents l’explosion meurtrière survenue sur cette plateforme, qui a entraîné la pire marée noire de l’histoire des États-Unis.


La fracturation hydraulique offshore approuvée en pleine marée noire


Les archives fédérales montrent que les régulateurs ont approuvé plusieurs projets de forage par fracturation hydraulique dans le Golfe du Mexique alors même que le désastre de Deepwater Horizon était encore en cours et que le puits endommagé continuait, semaine après semaine, à déverser du pétrole dans les eaux du Golfe.


« La catastrophe de Deepwater Horizon aurait dû résulter dans une prise de conscience du besoin d’en finir avec les forages offshore, déclare Kristen Monsell, juriste pour le Center for Biological Diversity, dans un entretien avec Truthout. « Mais au contraire le gouvernement fédéral donne sa bénédiction à des activités comme la fracturation hydraulique sans procéder à des études environnementales adéquates ni informer le public. C’est la garantie d’un autre désastre. »


La fracturation hydraulique implique d’injecter un mélange d’eau, de produits chimiques et de sable à haute pression sous la terre ou sous le fond de la mer, pour fissurer la roche et libérer le pétrole et le gaz qu’elle contient. Selon les documents officiels, les techniques de fracturation hydraulique offshore sont souvent utilisées dans le Golfe pour réduire la quantité de sable et de poussières dans le pétrole produit et améliorer son écoulement hors du puits.


« Acidation » du sous-sol marin


Parfois, des acides hydrochloriques et hydrofluoriques sont également utilisés pour dissoudre les formations rocheuses sous-marines et accroître le débit des puits d’hydrocarbures. Selon l’Environmental Defense Center, qui a étudié les traitements acides offshore, l’acide hydrofluorique est l’un des produits chimiques les plus dangereux qui soient utilisés par l’industrie. Il peut occasionner des brûlures graves et forme un gaz de vapeur toxique lorsqu’il est chauffé.


Les autorités soulignent que le recours à la fracturation hydraulique et à l’« acidation » offshore sont de bien moindre ampleur que les techniques de fracturation hydraulique « onshore » qui ont rendu possible le boom très controversé du pétrole et gaz de schiste à travers les États-Unis. Les écologistes s’inquiètent néanmoins du potentiel d’accident de ces opérations offshore, ainsi que des produits chimiques qui sont quotidiennement rejetés dans la mer, avec des eaux usées et d’autres liquides.


Une pratique qui s’est développée loin des regards du public


Avec la publication des documents officiels obtenue par le Center for Biological Diversity et Truthout, c’est la toute première fois que des détails sur l’ampleur exacte du recours à la fracturation hydraulique offshore dans le Golfe du Mexique sont portés à la connaissance du public. Par le passé, les fonctionnaires du Bureau of Safety and Environmental Enforcement (BSEE), l’une des deux agences fédérales qui supervisent les forages offshore, avaient prétendu à Truthout et à d’autres journalistes d’investigation que leur agence ne disposait pas d’archives spécifiques sur la fracturation hydraulique dans le Golfe. Le Center for Biological Diversity a porté l’affaire devant la justice en invoquant la loi américaine sur la liberté de l’information et l’accès aux documents administratifs, et le BSEE a fini l’année dernière par accepter de compiler et publier les informations requises


Des organisations écologistes ont engagé un bras de fer avec le BSEE et son comparse le Bureau of Ocean and Energy Management (BOEM) au sujet de la fracturation hydraulique offshore après la publication en 2013 d’une enquête de Truthout révélant que cette technologie avait été utilisée au large des côtes californiennes. Selon les deux agences, la fracturation hydraulique offshore présente un bon bilan en termes de sécurité, et ses impacts sur l’environnement sont faibles. Mais les défenseurs de l’environnement estiment que les recherches existantes et les données sont insuffisantes pour confirmer ces assertions.


L’administration Obama a mis en place ces deux agences en réaction à la marée noire de BP, pour améliorer la surveillance des forages offshore et mettre fin à la connivence entre les régulateurs fédéraux et l’industrie. Le BSEE s’est vu confier la tâche de faire appliquer les standards environnementaux, mais un récent rapport du Government Accountability Office a conclu que depuis lors l’agence n’avait accompli que « des progrès limités en termes de renforcement de sa capacité de supervision effective », et avait omis d’élaborer des principes directeurs même pour des missions aussi basiques que de distribuer des avertissements ou des amendes aux entreprises responsables des forages offshore.


Bref moratoire dans le Pacifique


Sous la pression des recours déposés par les organisations de défense de l’environnement, le BSEE et le BOEM ont accepté en février 2016 de mettre en place un moratoire temporaire sur la fracturation hydraulique offshore dans les eaux du Pacifique, en attendant de procéder à une évaluation environnementale formelle de la pratique. Cette évaluation a conclu que la fracturation hydraulique n’entraînait pas d’« impact significatif », et le moratoire a été levé en mai malgré les protestations des écologistes, qui jugent l’évaluation « insatisfaisante ».


En mars, trente personnalités scientifiques de toute la Californie ont cosigné une lettre au BSEE et au BOEM leur enjoignant de prolonger le moratoire, en soulignant notamment que des analyses indépendantes avaient identifié des « manques de données significatifs » en ce qui concerne la fracturation hydraulique offshore dans le Pacifique. L’analyse officielle des agences elles-mêmes reconnaît un « manque de données de toxicité » pour les substances chimiques utilisées dans la fracturation hydraulique. Ce qui ne les a pas empêchées d’arriver à la conclusion que ces substances ne font pas beaucoup de mal puisqu’elles sont diluées dans les eaux usées puis dans l’océan.


Quand les agences fédérales constatent leur ignorance


Les communications internes rendues publiques suite à notre demande montrent que les fonctionnaires des deux agences ont commencé à regarder de près la fracturation hydraulique offshore à partir du moment où cette technique a attiré l’attention des militants et des médias. Dans une série de courriers électroniques datant de 2014, par exemple, les agents du BSEE et du BOEM discutent du besoin de mettre à jour la recherche dont ils disposent à propos des produits chimiques utilisés. Ils évoquent aussi au cours de ces échanges le Blue Tarpon, un grand bateau ou « vaisseau de stimulation » qui injecte des fluides de fracturation hydraulique dans les puis de pétrole et de gaz du Golfe du Mexique.


« Il ressort clairement de certains documents que [les régulateurs fédéraux] n’avaient même pas connaissance du recours à la fracturation hydraulique offshore, souligne Monsell. Ce qui est à la fois effrayant et lamentable : notre propre gouvernement autorisait l’industrie à forer à son gré, sans évaluation environnementale, sans notification du public ni rien du tout. »


Les agences se penchent désormais sur les substances chimiques utilisées pour la fracturation hydraulique et dédient davantage d’espace à la fracturation hydraulique offshore dans les déclarations environnementales récentes que la loi fédérale les oblige à élaborer. On pourrait y voir le signe que leur compréhension de cette pratique s’améliore. Les documents aujourd’hui rendus publics, qui mettent en lumière la porte laissée grande ouverte à la poursuite des forages par fracturation hydraulique dans le Golfe du Mexique et le Pacifique, suggèrent que la réalité ne suit pas ces belles déclarations.


Des milliards de litres de produits chimiques rejetés en mer


Chaque année, les entreprises pétrolières et gazières sont même autorisées à rejeter dans le Golfe du Mexique les milliards de litres d’eau de mer, de saumure et de produits chimiques qui remontent des puits qu’elles forent. Ces rejets contiennent les produits chimiques utilisés pour la fracturation hydraulique et des substances radioactives naturellement présentes dans les profondeurs du sous-sol marin.


Rien qu’en 2014, l’industrie pétrolière et gazière offshore a rejeté 75 milliards de litres de cette « eau produite » dans le Golfe du Mexique. Presque la moitié l’a été dans des eaux profondes de moins de 60 mètres de profondeur, selon les publications environnementales fédérales. En 2010, presque 87 milliards de litres ont été ainsi déversés, en majorité dans des eaux peu profondes.


L’Agence de protection de l’environnement (EPA) requiert que ces fluides soient traités pour respecter certaines normes avant d’être rejetées des plateformes offshore. Le plus grosse partie du pétrole et du diesel doit être retirée des eaux usées, et les opérateurs sont censés inspecter visuellement la surface de l’eau et signaler l’apparition éventuelle d’un reflet irisé. Il existe aussi des limites de toxicité, et les opérateurs doivent procéder à des tests de toxicité tous les trimestres ou tous les ans, selon la quantité d’eaux usées qu’ils rejettent.


Selon le permis de rejet délivré par l’EPA, les substances chimiques utilisées pour la fracturation hydraulique offshore, qui sont similaires sinon identiques à celles utilisées sur la terre ferme, peuvent être déversées tant qu’elles sont « mélangées » à l’eau produite et qu’elles ne figurent pas sur une liste fédérale de polluants « prioritaires ». Les entreprises ne sont pas obligées de déclarer le rejet de substances chimiques liées à la fracturation hydraulique tant qu’elles sont diluées dans l’eau produite, de sorte qu’il est impossible de savoir quelle quantité exactement est déversée habituellement dans le Golfe du Mexique.


Une liste vieille de 15 ans


Difficile également de savoir de quelles substances il s’agit exactement. Les agences fédérales se réfèrent à une étude de 2001 qui recense les produits chimiques communément utilisés pour la fracturation hydraulique offshore et la stimulation des puits, parmi lesquels des acides corrosifs, des biocides, des « mousseurs » et « démousseurs », des tensioactifs et des anticorrosifs. Au moins neuf d’entre eux contiennent des substances dangereuses comme l’acide hydrofluorique et le chlorure d’ammonium. Pourtant, l’industrie a considérablement renouvelé ses techniques depuis 2001, et les fonctionnaires fédéraux reconnaissent que la liste a besoin d’être mise à jour. L’année dernière, le BOEM a lancé une étude à $400 000 pour actualiser la liste et compiler un « inventaire descriptif » de toutes les substances chimiques utilisées en lien avec la fracturation hydraulique offshore dans le Golfe.


« Cela fait dresser les cheveux sur le sommet de la tête, particulièrement lorsque l’on sait que certains des produits chimiques communément utilisés pour la fracturation hydraulique figurent parmi les plus toxiques au monde pour la vie aquatique », explique Monsell, en ajoutant que les permis de rejet de l’EPA devraient être changés pour au moins requérir des opérateurs qu’ils déclarent les produits chimiques qu’ils rejettent en mer ; cette obligation est d’ailleurs actuellement en vigueur pour le Pacifique.


Les chargés de relations publiques du BOEM et du BSEE pour la région du Golfe n’ont pas répondu à nos sollicitations dans le cadre de la préparation de cet article.


« Le gouvernement ne devrait pas permettre que l’on fracture nos océans »


Le BOEM entend utiliser l’étude qu’il a commissionnée pour analyser les risques que les produits chimiques utilisés pour la fracturation hydraulique offshore représenteraient pour l’environnement en cas de fuite, et pour évaluer leurs impacts potentiels sur l’eau, les sédiments et la faune et la flore dans le Golfe. Cela apparaît comme un pas vers une régulation plus rigoureuse, mais les environnementalistes se plaignent que la liste utilisée par l’agence aurait dû être actualisée depuis des années.


« En dernière instance, le gouvernement fédéral ne devrait pas permettre du tout aux compagnies pétrolières de fracturer hydrauliquement nos océans. Et il ne peut certainement pas les laisser faire sans comprendre scientifiquement les effets des substances chimiques rejetées dans l’océan, dénonce Mansell. La [législation fédérale] stipule très clairement que l’analyse environnementale doit avoir lieu avant que les décisions soient prises et avant que des actions soient engagées, pas après. »


Pendant que les agences fédérales s’efforcent ainsi de mettre à jour leurs connaissances en chimie, la fracturation hydraulique offshore va se poursuivre dans le Golfe du Mexique, et ailleurs. Monsell et d’autres militants écologistes tournent aujourd’hui leurs regards vers les eaux arctiques au large de l’Alaska. Une entreprise texane se propose d’entreprendre un vaste forage par fracturation hydraulique « multi-étapes » sous le Golfe de Cook. Un danger direct, selon eux, pour les baleines bélugas, une espèce menacée.


Mike Ludwig




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