Les universitaires dans la vie publique

Par Daniel Cohn

Une approche réaliste de la souveraineté

Libre opinion: Les universitaires sont souvent critiqués pour leur faible participation au débat public et au processus d'élaboration des politiques. Ils pourraient toutefois modifier la vision caricaturale de l'intellectuel réfugié dans sa tour d'ivoire en s'engageant plus souvent dans certains débats.
On en trouve un exemple récent dans le débat suscité par un texte sur l'indépendance du Québec rédigé par un groupe d'universitaires, d'anciens conseillers politiques et autres personnalités souverainistes. Intitulé Une approche réaliste de la souveraineté, cet article a provoqué de vives réactions de la part des citoyens, d'éminents fédéralistes et même d'un ancien premier ministre.
On voit ainsi qu'en quittant leur tour d'ivoire pour collaborer avec d'autres intervenants et s'adresser à un auditoire plus vaste, les universitaires peuvent descendre sur la place publique et y jouer un rôle décisif.
Mais cette collaboration ne va pas de soi, car les liens entre universitaires et décideurs sont le plus souvent indirects. Pour être entendus, les universitaires doivent donc, de façon délibérée, poser certains gestes, comme l'ont d'ailleurs fait les auteurs du texte sur la souveraineté.
Un excellent moyen pour ce faire consiste à collaborer avec les acteurs occupant l'espace qui sépare le milieu universitaire du monde politique. Cette «troisième communauté», comme on l'appelle parfois, utilise le savoir pour soutenir, éclairer et façonner les choix que les grands décideurs doivent faire. Par essence, ce sont des «transmetteurs de savoir».
De concert avec leurs fonctions traditionnelles, les universitaires jouent souvent ce rôle de transmetteurs de savoir lorsqu'ils défendent activement des politiques fondées sur leurs propres recherches. Ils doivent toutefois comprendre que lorsque les fonctionnaires agissent, à leur tour, en transmetteurs de savoir, ils ne sont pas influencés par une recherche en particulier, mais par des écoles de pensée émanant du milieu universitaire.
Même lorsqu'ils sont soutenus par la troisième communauté, les universitaires rencontrent des obstacles quand ils s'engagent dans le processus d'élaboration des politiques. Cela parce qu'ils y participent en tant qu'invités et ne détiennent aucun pouvoir économique ou politique. Or, ce sont les détenteurs de ce pouvoir qui déterminent la programmation des débats publics.

Par conséquent, les questions que l'État aimerait voir résolues sont rarement celles que les universitaires jugent importantes. De même, les solutions qu'ils jugent préférables trouvent rarement preneur parmi la classe politique.
Les universitaires peuvent tout de même jouer un rôle plus dynamique, à condition de bien planifier leurs interventions. Ceux qui détiennent un certain pouvoir doivent être formés puis soutenus en vue de forger des alliances qui favoriseront des changements conformes à l'orientation jugée la plus utile par l'ensemble du milieu de la recherche universitaire.
Un mot résume cette disjonction entre chercheurs, détenteurs du pouvoir et autres participants au processus politique : conjoncture. Une conjoncture politique souvent peu pertinente à des chercheurs qui consacrent toute leur vie professionnelle à décortiquer chaque détail d'un petit nombre de phénomènes.
Leurs travaux reposent en effet sur un processus scientifique visant à déterminer la réponse à un problème donné, tandis que les décideurs engagés dans un processus démocratique sont plutôt en quête d'une réponse à ce problème.
La conjoncture politique intéresse peu les chercheurs puisqu'il n'existe à leurs yeux qu'une vérité immuable. Mais elle représente tout pour les décideurs, qui vivent dans un monde où s'expriment de multiples vérités et voient le débat démocratique comme un moyen de les concilier. Pour la classe politique, la conjoncture détermine un ordre de priorités et un programme d'options réalistes qui permettront de maintenir l'équilibre entre plusieurs vérités concurrentes.
Comme en fait foi le récent texte sur la souveraineté, il n'en tient qu'aux universitaires de descendre dans l'arène. Mais ils doivent alors se préparer à contourner certains obstacles, à faire équipe avec les représentants d'autres domaines que le leur et à surveiller constamment l'évolution de la conjoncture politique.
Plus les universitaires seront nombreux à suivre ces quelques règles, plus vite s'estompera la vision caricaturale que la plupart des gens entretiennent à leur égard.
Daniel Cohn
_ Daniel Cohn est professeur adjoint de science politique à l'université Simon Fraser. Intitulée Jumping into the Political Fray: Academics and the Policy-making Process, son étude publiée par l'Institut de recherche en politiques publiques est accessible au www.irpp.org.


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