Le Québec de demain

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Québec français


La diffusion de la série américaine Big Love, qui porte sur la polygamie et dont la diffusion vient de commencer chez nous, montre bien à quel point les tabous ont la cote. Si on la retrouvait auparavant au rayon des curiosités dans les cours d'anthropologie, la polygamie fera de plus en plus partie de nos débats.




La relative popularité de ce sujet dans nos vies coïncide avec la revendication de valeurs culturelles différentes de celles de la «majorité». Cela étant, la polygamie n'est pas nouvelle sur cette terre, mais elle est interdite en Amérique du Nord et dans de nombreux pays. Or, qu'il s'agisse de groupuscules religieux du Canada et des États-Unis, voire de certaines traditions africaines (et ceci dit sans préjuger des cultures où elle est pratiquée), la polygamie a resurgi dans notre société par le biais de demandes particulières. Voilà pourquoi nous en entendons parler.
Quand je pense au sens de l'émigration, au fait de partir de son pays pour aller s'établir dans un autre et de s'y intégrer, je suis songeuse. Réclamer du pays d'accueil qu'il aménage la loi pour accommoder une communauté qui pratique la polygamie, ce que certains préconisent (au nom de la liberté religieuse ou encore de la protection des femmes et des enfants de différentes unions), transforme le sens de l'émigration : on sait qu'on part mais qu'on peut conserver des pratiques dont plusieurs aspects entrent en conflit avec les valeurs du pays en question. Bien sûr, tous les immigrants n'exigent pas qu'on change le code civil, et les demandes sont parfois celles de citoyens au nom de lois canadiennes. Mais ces «aménagements» montrent que l'immigration a changé.
Quand j'étais petite, mon arrière-grand-mère ne parlait que l'espagnol et vivait enfermée dans son petit appartement de Saint-Léonard. Elle était coupée du monde mais se consolait en voyant ses enfants et ses petits-enfants se mêler aux autres, parler français et apprendre l'anglais. Bref, ils devenaient canadiens, québécois. En raison de sa provenance culturelle, du fait aussi qu'elle ne parlait qu'une seule langue, et compte tenu de son âge avancé, elle vivait isolée. Elle était à elle seule un ghetto. Le sens de l'immigration, à l'époque, n'était pas de venir vivre «entre nous» mais tout le contraire. Ce qui n'empêchait pas la formation de communautés où il faisait bon retrouver sa langue maternelle, les plats de son enfance, etc.

Aujourd'hui, nous accueillons de plus en plus d'immigrants et ne faisons plus d'enfants. Comme le dit Jacques Godbout dans le dernier numéro de L'Actualité, «la société "québécoise de souche" est épuisée. [...] Par conséquent, sa culture disparaît». Lise Payette avait dit la même chose dans un documentaire intitulé Disparaître il y a 17 ans, plus maladroitement, j'imagine, puisqu'elle avait provoqué la colère de plusieurs immigrants. Mais il faut pouvoir discuter librement de ce sujet, ce que fait l'écrivain et cinéaste. Il soulève notamment le communautarisme décevant qui prévaut ainsi que le risque de voir se dissoudre les valeurs québécoises dans l'océan des libertés individuelles. Mais quelles sont-elles, ces valeurs ? Il nous faudra y réfléchir sérieusement.
Si le Québec tel que l'a connu Jacques Godbout disparaît un jour, ce ne sera pas à cause des immigrants mais bien à cause de nous : quelles valeurs sommes-nous prêts à défendre à tout prix ? Quelles idées nous animent ? Pourquoi la laïcité (combat qu'a connu Godbout), un exemple pas innocent du tout, n'est-elle pas promue au rang de valeur québécoise primordiale ? Après tout, elle a fondé la Révolution tranquille : pourquoi n'est-elle pas inscrite dans la loi ? Je ne suis pas juriste, mais je me dis qu'un peuple a le droit de vouloir garantir la neutralité de l'État qui le gouverne.
Le problème est plus général : quel objectif commun poursuivons-nous ? Vivre ensemble, cela ne peut pas être uniquement le fait d'écouter la même musique, de se réunir le dimanche soir devant la télé ou de vibrer aux matchs de hockey.
Dans ce numéro de L'Actualité cité précédemment, Jacques Godbout s'inquiète de ce que devient le Québec. Sur le plan du métissage et de l'intégration, nous n'avons peut-être pas tout à fait réussi car si je me fie aux dix portraits de jeunes présentés dans le magazine, qui évoquent le Québec de demain -- des filles et des garçons par ailleurs inspirants et fort pertinents -- , ils témoignent peu de la présence immigrante au Québec. Nul danger de ce côté !
Mais je comprends les craintes de Jacques Godbout, et je les partage. Moi non plus, je n'ai pas envie que la culture francophone québécoise (ni canadienne) soit rayée de la carte. Mais si cela arrivait, ne serions-nous pas les premiers à blâmer ?


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