Le projet de TGV est-il enfin mûr?

TGV : Montréal - Windsor/ Montréal - New York

Le Parti libéral du Canada serait prêt à insérer dans sa prochaine plateforme électorale la réalisation du TGV reliant d'abord Montréal à Toronto et éventuellement Québec à Windsor. Même s'il est légitime de douter des promesses électorales, il y a des raisons objectives de se réjouir de cette annonce. Ce projet de TGV incarne les choix de société que nous devrons tôt ou tard adopter pour nous adapter à des changements inévitables et fondamentaux qui modifieront notre manière de vivre.
J'estime qu'il y a au moins quatre changements inévitables qui vont nous obliger à modifier les systèmes de transports actuels: l'accroissement des prix du pétrole; les changements démographiques; les transformations de l'économie; les changements climatiques.
L'accroissement des prix du pétrole que nous avons connu en 2008 n'est que le prélude à une tendance lourde d'accroissement des prix. La demande pour le pétrole continuera à croître, poussée par les nouveaux pays demandeurs comme la Chine et l'Inde, alors que les réserves mondiales de pétrole s'épuisent et sont par nature «non renouvelables».
Certains diront que la prospection permet encore de trouver de nouveaux gisements. Mais ces réserves seront de plus en plus difficiles à extraire puisqu'il s'agit souvent de gisements situés en zones éloignées, en eaux profondes ou de sables bitumineux dont les coûts économiques et environnementaux sont démesurés. Ainsi, on peut s'attendre à ce que, une fois la crise économique actuelle résorbée, le prix moyen du pétrole brut revienne à son sommet de 2008 et le dépasse sans doute dans les prochaines années.
Cela obligera les gens à considérer des modes alternatifs à l'automobile pour se déplacer d'un point à l'autre. Il vaut mieux prendre acte et se mettre maintenant à la recherche de solutions de rechange aux modes de transports actuels. Plus on retarde, plus on prendra du recul sur les autres, dont sur nos voisins américains qui auront vraisemblablement recours au TGV dans un avenir rapproché.
Démographie
L'autre changement structurel réside dans les tendances démographiques. L'accroissement naturel ne constitue plus le principal facteur de croissance démographique au Canada; c'est plutôt l'immigration internationale qui continuera à accroître la taille des principales agglomérations. En matière d'immigration, les chiffres indiquent que la vaste majorité des nouveaux arrivants au Canada choisit de s'établir dans les grands centres.
C'est sans compter l'attraction que représentent ces pôles économiques auprès des résidents canadiens. La population de la grande région de Montréal devrait, d'ici 20 ans, dépasser les quatre millions d'habitants alors que celle de la grande région de Toronto devrait dépasser les huit millions. Ces bassins de population représenteront des pôles démographiques majeurs et il n'y a aucun doute que ces régions devront se tourner vers de nouveaux modes de transports pour permettre les déplacements.
Autre enjeu démographique, le vieillissement de la population créera également des pressions énormes pour d'autres modes de transports. Dès lors qu'un seuil critique de personnes ne pourra plus se déplacer en automobile, il faudra adapter radicalement nos choix de système de transport urbain en fonction d'une demande accrue pour des moyens de transports collectifs.
Économie du savoir
Troisièmement, nos économies s'appuient de plus en plus sur le savoir et les nouvelles technologies. Pour maintenir et améliorer son niveau de développement, le Canada devra s'appuyer de manière prépondérante sur une économie du savoir. Pour ce faire, le «libre échange» des cerveaux entre les agglomérations urbaines est fondamental. Les agglomérations concentrent aujourd'hui l'essentiel des savoirs, des connaissances et des idées.
L'intensité des échanges entre les pôles de création stimule l'innovation sociale, économique et technologique. Dans ce contexte, l'intégration continentale et la fluidité des personnes et des échanges entre les agglomérations est susceptible de contribuer substantiellement à la compétitivité du Québec, de l'Ontario et du Canada face à l'évolution de l'économie mondiale. Pour ceux qui douteraient de cette théorie, il faut également retenir que les investissements placés dans la réalisation d'un TGV auront des retombées économiques directes par l'achat de biens et de services favorisant des entreprises comme Bombardier ainsi que les firmes d'ingénierie, d'urbanisme et les sous-traitants qui profiteront directement de ces investissements. Le projet de TGV n'est pas seulement une dépense, c'est aussi une décision stratégique qui aura assurément des retombées économiques directes.
Émissions de carbone
Dernier changement significatif: les enjeux des changements climatiques et du réchauffement de la planète qui vont aussi nous obliger tôt ou tard à adapter nos habitudes urbaines. Nous devons assumer nos responsabilités et poursuivre des initiatives qui nous permettront de «faire notre part» pour diminuer nos émissions de carbone et contrer les effets du réchauffement. À commencer par notre système de transport. La construction d'un TGV s'apparenterait à un engagement concret dans cette direction. Et l'impact symbolique d'un tel engagement serait susceptible de se répercuter sur d'autres réformes touchant les systèmes de transports urbains et interurbains.
Bref, peu importe la couleur du ou des partis politiques qui tâcheront de porter politiquement ce dossier jusqu'à terme, on ne peut que se réjouir que ce projet soit de retour dans l'actualité. Maintenant que les libéraux ont fait le premier pas, il ne serait pas surprenant que le Parti conservateur s'y intéresse également dans un avenir rapproché. Le gouvernement actuel a d'ailleurs contribué, avec l'Ontario et le Québec, à une étude visant à dépoussiérer les études déjà réalisées sur la question.
Stephen Harper pourrait se servir des conclusions du rapport pour se réapproprier le leadership de ce projet et ainsi contrer un argument politique cher au chef de l'opposition en préparation de la prochaine campagne électorale. Cela serait étonnant de la part du premier ministre, mais pas impossible si l'on considère sa logique décisionnelle depuis qu'il est au pouvoir. Quant au NPD qui incarne le parti le plus progressiste sur la scène fédérale, il serait surprenant qu'il s'oppose à un tel projet. Enfin, compte tenu des retombées positives pour le Québec, le Bloc québécois serait malvenu de s'y opposer. La question est donc lancée. Est-ce que le fruit est réellement mûr cette fois-ci pour que ce projet, qui fait rêver tant de gens, aboutisse enfin?
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Éric Champagne, Professeur adjoint en administration publique à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa

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Professeur adjoint en administration publique à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa





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