Le procès du régime

Chronique de Robert Laplante


Le Bloc peut toujours faire du tapage, il ne fera pas de ravage ! C’est bien ainsi que se peut résumer l’épisode de la grande frousse qui vient de se clore sur le vaudeville budgétaire. Il fallait la candeur désespérée de Stéphane Dion pour que puisse émerger cette idée de coalition. Il a défendu sa peau et l’aura perdue par là même où il avait été si utile. Le pauvre, il s’était imaginé que le parlement canadian fonctionnerait sans procès de légitimité en pensant que le Bloc y siégeait en toute normalité. Le Canada, et pas seulement Stephen Harper, n’a pas tardé à lui rappeler que les séparatistes peuvent toujours s’agiter sur les banquettes, mais qu’il est hors de question qu’ils s’approchent de l’État. Feue la coalition. Ajoutant le scandale à la candeur, Dion le démocrate avait poussé l’inconscience jusqu’à jeter son parti dans les bras des socialistes du NPD : pour un parti endetté et si redevable à Bay Street, c’était littéralement cracher dans la soupe. Exit Dion.
Il a fallu compter sur Jean Pelletier pour finir la besogne avec un témoignage d’outre-tombe. Le Clarity bill, c’était l’idée de Chrétien, Dion n’aura été qu’un simple livreur. Too bad for the Great Canadian, le député de Saint-Laurent n’aura même pas droit à sa chaire du Canada à Moose Jaw. Il n’aura été qu’un scribe de plus, conscrit pour faire des phrases pour laisser croire qu’il y avait encore une place, même une doctrine pour faire une place au Québec dans le plus meilleur pays du monde. Il aura produit l’équivalent politique du PCAA : il n’y avait pas et il n’y a toujours pas d’actif adossé aux thèses du destin canadian du Québec. La partie est jouée. Le Canada fonctionne pour lui-même, et il n’est plus question de faire semblant d’accommoder le Québec. La minorisation est consommée, il n’y a plus d’autre voie que la soumission. Les Québécois qui s’aventurent dans les partis fédéraux n’y vont plus que pour jouer les pions dans un jeu qui les dépassent. Stéphane Dion n’aura été que le dernier faux-jeton.
L’arrivée d’Ignatief n’aura fait qu’accélérer les choses et faire converger les stratégies, libérale comme conservatrice ou néo-démocrate : le Québec n’est plus qu’une pâte électorale, une clientèle à courtiser pour conforter des positions « nationales », c’est-à-dire pour conduire des politiques qui ne concernent que le Canada. Le Bloc québécois se sera fait servir une autre fois la leçon du fair play à la canadian en s’imaginant – comme Dion, du reste – que le jeu parlementaire et les principes démocratiques se déploieraient dans le ciel des pures intentions. Il aura, une fois encore, négligé le cadre stratégique fondamental dans lequel la raison d’État canadian décode sa présence et son rôle à la Chambre des Communes : il y est instrumentalisé et traité comme un accessoire encombrant, un rappel que se fait à lui-même le Canada de sa grande tolérance à l’égard d’une minorité geignarde qu’il endure et utilise comme faire-valoir. Quelles que soient la noblesse de ses intentions, sa volonté de bien servir le Québec en s’efforçant de limiter les dégâts, le Bloc ne peut contribuer que dans la mesure où ses propositions servent de matériau aux autres partis. C’est parfois une force d’appoint à rayon d’action court, mais le plus souvent un obstacle électoral que personne ne désespère d’éroder dans la course clientéliste.
Le budget Flaherty vient d’en faire une autre fois la démonstration. Le Québec ne compte pour rien sinon que pour une sous-entité régionale dans laquelle les députés conservateurs sont chargés de découper des segments de clientèle pour renchausser les assises conservatrices et servir la stratégie de conquête de l’électorat ontarien. Le Québec a été largué a‑t-on lu sous la plume de nombreux commentateurs qui n’en finissent plus de s’étonner de découvrir le bouton à quatre trous. Flouée, la province, dans le calcul de la péréquation, flouée par la volonté d’imposer une commission des valeurs mobilières unique, flouée par le saupoudrage des mesures de soutien à l’industrie, flouée par le traitement différentiel entre Hydro-One et Hydro-Québec, flouée tant et plus. Au point que Gilles Duceppe n’arrivait plus à placer son clip pour les médias, la simple déclinaison des pertes dépassant la durée moyenne des capsules médiatiques.
Flouée la province au point que Monique Jérôme Forget a bafouillé en ravalant sa superbe de matamore, forcée de ranger dans sa sacoche les sarcasmes condescendants qui, hier encore, lui servaient de discours électoral. Flouée la province, le déficit va se creuser mais ce n’est toujours pas encore assez grave pour dire : « Assez, c’est assez. ». Flouée la province, mais elle a néanmoins droit à des prix de consolation, un peu d’argent pour les infrastructures, un bref allongement des périodes d’assistance pour les « chanceux » qui seront admissibles au régime d’assurance-emploi dont Ottawa a détourné les fonds, modifié les règles et détourné les objectifs. Le Québec n’y est pas complètement perdant, il doit vivre avec les compromis, continuer de se chamailler, s’accommoder de ce qu’on lui laisse. Elle vaut au moins ça, la grande aventure canadian.
Flouée la province, mais néanmoins encore et toujours bien confortablement engluée dans la politique des lamentations. Pauline Marois qui reproche à Jean Charest d’avoir failli à la tâche, d’avoir gaspillé son rapport de force pour aller quémander, d’avoir fait une campagne électorale aussi inutile que cynique. Bref, la rengaine provinciale. La chorale des dénonciations et les sparages politiciens n’auront servi qu’à mieux laisser la province se faire imposer des moyens et surtout des finalités. Ottawa a ses réponses à la crise. Le Québec n’aura qu’à s’ajuster et tant pis si c’est insuffisant, tant pis si c’est inadéquat, le gouvernent fédéral gouverne pour tout le Canada…
Ce budget qui ne fera que donner un sursis au gouvernement Harper devrait au moins donner une leçon de chose aux partis souverainistes. Le cadre canadian a désormais ruiné toute possibilité de dégager une marge de manœuvre dans la gouvernance provinciale pour tenter d’y maintenir des politiques nationales au service de l’avenir du Québec. Les défis posés par la crise économique et ceux qu’impose désormais une dynamique politique qui se construit sur la minorisation assumée de la province auront achevé d’abolir toute prétention à penser solliciter un mandat de bon gouvernement provincial. Le bon gouvernement comme moyen de ruser avec le régime, ce n’est plus possible. Il n’y a plus moyen de moyenner. Gouverner la province c’est consentir à faire rapetisser le Québec. Le PQ n’ira nulle part à essayer de nous refaire le coup de l’alternance provinciale. Le Bloc ne peut plus se contenter de « faire valoir les intérêts du Québec à Ottawa » car ceux-là ne s’y trouvent répercutés que d’une manière tronquée, déformée et dénaturés par les relais médiatiques et politiques des inconditionnels du Canada. Ces partis n’ont plus désormais qu’un seul espace politique, celui dans lequel ils n’auront de pertinence et d’utilité qu’à faire sans relâche le procès du régime.
À toutes fins utiles, plus le temps passe et plus la province de Québec se trouve de facto administrée par Ottawa, qui lui impose ses choix, lui dicte les moyens et agit comme bon lui semble sans égard au respect des champs de compétence. Il faut en finir avec les mesures compensatoires et les faux prétextes. Il faut transposer le combat politique dans un autre langage, dans d’autres catégories de pensée et un autre cadre. Le procès du Canada doit être refait de façon systématique et constante, ce régime nous englue et ruine notre capacité de nous projeter. Pour faire l’unité nécessaire autour d’un projet national mobilisateur, il faut d’abord s’entendre sur la nature et le poids de ce qui nous empêche de rendre fécondes les idées que nous nous faisons de nous-mêmes et de l’avenir. On ne peut éternellement se gaspiller à essayer de labourer la mer.

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Robert Laplante154 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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