Le monde selon Donald Trump: les contradictions d'un discours

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L'homme qui fait peur fait encore plus peur... à certains...





Après ses victoires dans cinq États du nord-est, Donald Trump est pratiquement assuré de la nomination républicaine. Soucieux d’adopter un ton de campagne plus « présidentiel », il a prononcé mercredi un discours de politique étrangère qui promet de mettre l’intérêt national à l’avant-scène. Ce discours était un tissu de contradictions.


La scène était hautement inhabituelle pour ceux qui suivent la campagne de Donald Trump. Armé de télésouffleurs, le candidat désormais assuré de sa victoire aux primaires a adopté un ton remarquablement posé qui contrastait avec le style tonitruant qui a fait de ses assemblées publiques le meilleur «show» en ville. Devant un auditoire sélect à Washington, Trump a laissé de côté les insultes et les invectives pour lire un discours soigneusement préparé par ses conseillers, qui annonce en deux mots le thème de sa campagne en politique étrangère : «America First». On peut lire le discours ici ou le voir et l’entendre ici:



Le thème central de ce discours, fortement imprégné du nationalisme strident qui est devenu la marque de commerce de Trump, n’était une surprise pour personne (voir ici). Depuis le début de la campagne, Trump répète à satiété que son pays est affaibli par des décennies d’incompétence en politique étrangère et qu’il doit reconstruire et réaffirmer sa puissance militaire, économique et diplomatique. Les promesses sont énormes : développer une nouvelle direction, remplacer une politique aléatoire par une volonté claire, l’idéologie par la stratégie et le chaos par la paix.


 


Un diagnostic un peu simpliste


À part l’affirmation de son thème central, toutefois, le discours ne dit rien sur les gestes concrets qu’il entend poser. Quand il est question de porter des accusations toutefois, Trump n’est pas avare de détails. Son discours identifie cinq grandes faiblesses de la politique actuelle, dont certaines ne sont pas très problématiques, mais d’autres paraissent pour le moins contradictoires : 1) Les ressources du pays sont éparpillées et surtout gaspillées dans de vaines tentatives de reconstruire de distantes nations; 2) Les alliés ne paient pas leur juste part de la défense commune; 3) Les amis du pays ne peuvent plus compter sur la puissance et la bonne foi des États-Unis; 4) Les États-Unis ne sont plus pris au sérieux par leurs rivaux ou par qui que ce soit; 5) La politique américaine manque de cohérence.


Je n’irai pas dans les détails. L’acte d’accusation présenté par Trump n’est qu’une série d’affirmations plus ou moins gratuites et pas toujours fondées qu’il sert pêle-mêle à ses auditoires depuis le début de la campagne. Plusieurs des problèmes qu’il identifie comportent au moins une parcelle de vérité, mais il est simpliste de prétendre qu’ils sont tous le résultat direct de l’incompétence ou de la stupidité des successeurs de l’inattaquable Ronald Reagan.


Il faut aussi être bien naïf pour croire que M. Trump serait immunisé contre l’erreur en politique étrangère, un domaine qu’il connaît à peine et pour lequel il n’a pas encore su bâtir une équipe de conseillers dignes de ce nom. Si M. Trump occupe un jour le Bureau ovale, il devra compter sur le même appareil d’État que ses prédécesseurs et c’est un acte de foi que de croire que l’équipe du tonnerre qu’il promet de rassembler sera plus infaillible que les précédentes.


Des contradictions et un thème lourd de sens


On peut aussi relever plusieurs contradictions flagrantes. Par exemple, comment peut-on dire d’une part que les États-Unis devraient réduire leurs engagements envers leurs alliances et forcer leurs alliés à combler l’écart, tout en affirmant du même souffle que les alliés ne peuvent pas compter sur l’appui des États-Unis? Et que dire de ce que les alliés devraient penser lorsque Trump affirme que la politique étrangère des États-Unis doit devenir imprévisible. Est-ce vraiment ce que les alliés dans des situations dangereuses, comme les ex-satellites de l’URSS en Europe de l’Est ou les voisins menacés par l’erratique Corée du Nord, veulent entendre? Pour défendre cette approche, Trump fait référence à la lutte contre l’État islamique. Les alliés engagés dans ce combat sont-ils prêts à faire confiance à celui qui promet avoir un plan secret pour éliminer cette menace en deux temps et trois mouvements? Pas sûr.


Trump critique aussi l’escalade de l’engagement militaire des États-Unis en Irak et en Libye, mais la «solution rapide» qu’il envisage pour la Syrie nécessiterait un engagement militaire encore plus considérable. Il passe aussi beaucoup de temps à critiquer les efforts de changement de régimes (nation-building) des administrations précédentes, mais ne manque pas d’affirmer que son administration ferait une promotion vigoureuse des valeurs et des institutions démocratiques occidentales.


Le thème même de son discours, «America First», soulève quelques problèmes. Tout de suite après avoir introduit ce thème, Trump rappelle comment les États-Unis ont «sauvé le monde» pendant les années 1940. Le problème est que dans l’histoire américaine, le terme «America First» fait référence au mouvement isolationniste des années 1930 et 1940 qui s’opposait justement à tout ce que les États-Unis devaient s’engager à faire à l’époque pour sauver le monde. Le monde serait bien différent aujourd’hui si «America First» avait prévalu en 1940.


Des réactions prévisibles


Sans surprise, les partisans invétérés de Trump ont encensé le discours et ne se sont pas gênés pour en mettre. Par exemple, la commentatrice conservatrice Ann Coulter a tweeté tout en majuscules:


Les partisans de Trump n'hésitent pas à exprimer leur accord avec ce jugement, comme en fait foi ce petit sondage maison absolument pas scientifique («Le discours de politique étrangère de Trump était-il: un désastre total; un coup d'épée dans l'eau; ou le plus grand discours de politique étrangère de tous les temps?»):


On peut s’attendre à ce genre d’hyperbole de la part des partisans inconditionnels de Trump, mais il est plus instructif de voir ce qu’en disent les républicains qui ont un minimum d’expérience en politique étrangère. Par exemple, le sénateur républicain Lindsey Graham ne mâchait pas ses mots en commentant la prestation de celui qui a toutes les chances de figurer en tête du «ticket» de son parti:


Il serait trop long de lister toutes les critiques de ce discours par les spécialistes de la politique étrangère, y compris bon nombre de républicains. Du point de vue des Américains, l’absence manifeste de compréhension de la politique étrangère par celui qui sera vraisemblablement le candidat d’un des deux partis majeurs a de quoi inquiéter. Du point de vue de l’allié et du partenaire commercial que nous sommes, ce n’est guère mieux. Dans la mesure où on peut identifier des intentions de politiques claires de la part de Trump, comme son intention avouée de déchirer l’ALÉNA, elles n’augurent rien de bon pour nous et pour le reste du monde.



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Pierre Martin49 articles

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Pierre Martin est professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines (CÉPÉA). Il est également membre du Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI)





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