Éditorial de l'Action nationale

Le Canada tel qu’en lui-même

Le vote pour la CAQ a été un acte de résistance

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Chronique de Robert Laplante

Preuve s’il en est que le machin artificiel qui s’appelle Canada ne sera jamais qu’une éternelle figure de résignation pour le Québec de l’impuissance, la chorale des chroniqueurs qui n’ont cessé de s’épancher sur les résultats de la dernière élection n’en finit plus de se montrer perplexe devant la montée du Bloc québécois. Que faire ? Que dire de cet encombrant constat de la résurgence du nationalisme ? Le bavardage est abondant et la pensée oblique fleurit. Penser le Québec dans ce qui lui arrive au Canada comme si là se trouvait son destin, c’est le comble de la résignation.


Pour qui s’efforce de penser dans l’Histoire, ces mouvements de flux et reflux des signes de notre existence qui, de temps à autre, font l’agitation politicienne ne portent en eux-mêmes que l’ombre de ce qui se joue dans notre minorisation. Le statut d’un peuple s’érode plus vite que sa condition. Notre enfermement dans le Canada est consommé. Depuis 1982, le verrou juridique est soudé. La carte électorale canadian a fait le reste. La politique d’immigration en accentuera tous les effets : le poids relatif du Québec est dans la balance.


Depuis 1995, il s’en est rajouté un autre verrou, de l’intérieur de la maison Québec celui-là. Une élite de collaboration, une bourgeoisie comprador pilotée par les Charest, Couillard et autres figures de l’engeance libérale a pris la tête d’une colonne d’inconditionnels du Canada. Ils ont entrepris de se faire les instruments du sabotage de la cohésion nationale, complices d’un usage délibéré de l’immigration pour construire une minorité de blocage tout en se faisant les radoteurs d’un multiculturalisme visant à détruire la référence nationale. Cela aura donné quinze ans de régression nationale, de démantèlement et de détournement des institutions. Un gâchis à tous égards : dans le système de santé, dans le développement régional, dans la politique de l’énergie, dans la distillation de la médiocrité partout où il était possible de placer des pions libéraux, le plus souvent incompétents, mais toujours serviles.


Le Québec n’a pas fini de se dépêtrer dans cette glu nauséabonde. La régression libérale en tant que reniement de la nation n’a évidemment pas tout arasé. La minorisation est un processus lent et souvent sournois. Le vote CAQ a été un vote de résistance. Un ras-le-bol devant un projet de dissolution de la nation si ouvertement méprisant. Il est collectivement très difficile de renoncer ouvertement à soi-même. Quand elle n’est pas imposée par les armes, mais par les institutions et les rapports politiques, la minorisation ne se laisse pas facilement présenter à visage découvert. Ceux qui s’en font les promoteurs conscients cherchent toujours à l’enrober dans des justificatifs cosmétiques. Les autres, ceux-là qui y consentent par indolence ou résignation se contentent de s’efforcer de croire aux sornettes que les premiers leur servent.


Il arrive aussi que la résignation devienne également difficile à porter. Alors monte un étrange discours en apparence revendicateur, mais qui, au fond, ne réclame rien de plus que les honneurs de la guerre. Il y a beaucoup de cela dans la montée de l’autonomisme, dans le nationalisme dit pragmatique qui demande moins parce qu’il avoue ne pas pouvoir espérer plus. Ce nationalisme-là n’est ni une résurgence énigmatique ni un signe de renouveau. C’est le mouvement pendulaire, une oscillation provoquée par les brusques chocs de l’érosion de la condition nationale. La régression minoritaire n’est pas un processus linéaire, elle procède par à-coups, et il arrive qu’un parti et des événements servent de crans d’arrêt. Toujours temporaires, néanmoins.


L’élection de l’automne 2019 aura d’abord été cela : une réaction de résistance, un effort pour habiter une définition de la situation qui soit ouvertement en tension avec ce qui se passe réellement dans la marginalisation du Québec. Un Québec fracturé par les résultats démographiques des manœuvres de convergence canadocollabo, un parti qui incarne à la fois le front du refus et la demande d’accommodement. Et des partis fédéraux qui n’en ont cure. Et les canadocollabos qui ne négligeront rien pour minimiser pertes et reculs. Car c’est là leur fonction dans cette inexorable mécanique.


Rien ne sera consenti au Québec de ce qu’il réclame pour lui-même. Car son rôle dans le Canada est de servir de matériau dans la construction de la politique des autres. Ce qu’il gagnera, si tant est qu’il gagne quoi que ce soit, il ne le devra qu’à ce que les autres feront de lui, de ce qu’ils lui offriront comme demi-mesure et qu’on lui présentera comme un compromis pragmatique et raisonnable.


Cela n’aura rien de nouveau. Le Canada a toujours géré le Québec de cette manière. Ce qui se faisait jadis de l’intérieur des grands partis se fera dans un espace externe possiblement créé par le Bloc québécois. Mais déjà les signaux sont clairs et nets : les demandes du gouvernement Legault sont d’avance condamnées et rejetées. La politique des lamentations est sans doute celle qui est la plus prévisible, celle qui occupera une large part des discours nationalistes. Et ce sera normal. Et ce sera stérile. Car le Canada a depuis longtemps décidé de ne pas accorder les honneurs de la guerre à ceux-là qui pensent pouvoir négocier le post-indépendantisme, l’autonomisme renouvelé ou on ne sait trop quel nouvel alibi. La montée du nationalisme n’effraiera pas l’État canadian puisque les politiciens et une large part de la population sont persuadés que les Québécois, que les nationalistes québécois – et à plus forte raison les souverainistes – ne sont que des bluffeurs inconséquents.


Il faut se garder de l’enthousiasme candide. La montée du Bloc est sans doute réconfortante, mais elle ne signifie rien d’autre que la persistance d’une résistance à l’érosion de la nation. Un peuple ne se dissout pas en une génération. Le processus est long et l’État canadian est équipé pour l’accompagner. Les plus clairvoyants de ses politiciens savent d’ores et déjà qu’il n’y a rien là que de normal dans la résurgence occasionnelle d’un parti qui canalise la frustration des couches sociales qui regimbent devant le spectacle et l’expérience de leur condition effective.


Le mouvement national est désormais confronté à une vérité qu’il n’a pas voulu voir depuis trop longtemps : le nationalisme n’est peut-être pas complètement inoffensif, mais il ne permet pas de constituer une force de riposte. S’il est utile pour les premiers moments de la mobilisation il s’épuise vite devant sa propre inefficacité relative. Il ne permet que des victoires bancales, des demi-victoires dont le crédit revient d’abord aux partis canadian qui peuvent espérer les instrumentaliser. Or, chaque demi-mesure ne fait que ralentir l’inéluctable processus de minorisation, jamais elle n’en inverse le mouvement. Qu’il fasse plus ou moins bien fonctionner le parlement et le régime, cela importe peu, en définitive, car le mouvement de fond auquel il obéit n’est pas d’abord celui de la politique fonctionnelle, mais bien celui qui condamne le Québec à peser de moins en moins dans un Canada qui se fait sans lui avec des objectifs démographiques et son régime pétrifié « pour mille ans ».


Le défi du mouvement national n’est pas tant dans la conjoncture électorale qui vient de s’ouvrir que dans celui de se repenser dans le Canada tel qu’en lui-même. Le nationalisme n’y suffira pas. Car sans définir un seuil de rupture, sans poser les limites du minimum vital, aucune de ses propositions politiques ne le conduira ailleurs que là où le Canada le conduit inexorablement. Il faudra au Québec tout entier trouver les moyens de briser un étau qui ne cessera de se resserrer et de réduire ses marges de manœuvre. Tout dans son existence se tisse désormais dans un réseau de contraintes qui se répondent les unes aux autres. Il n’est même plus possible de se replier sur les positions éprouvées de la survivance.


Les réalités contemporaines de la culture et de l’économie dans les États modernes lient la sphère identitaire dans un inextricable réseau de déterminations. L’économie de la culture définit désormais son rôle dans la construction de l’identité : le Canada, qui s’accommode fort aisément de la culture de masse américaine et qui n’a cure de se construire un espace numérique propre, condamne à la folklorisation les productions culturelles québécoises et, du coup, sape d’ores et déjà le potentiel des œuvres et des artistes à construire un espace symbolique fondateur de l’expérience québécoise authentique.


Il faut éviter le piège inhérent à la politique de la survivance qui peut fort bien s’accommoder de la critique du régime. La dénonciation qui reste sans conséquence, paradoxalement, sert au mieux le régime qu’elle critique. Pour qu’elle soit féconde, elle doit s’accompagner de la désignation des moyens de construire un seuil de rupture et d’en faire un motif et un moyen de mobilisation.


Le nationalisme peut-il servir de matériau pour construire l’indépendance ? Rien n’est moins sûr tant le processus de normalisation du Québec considéré comme résidu historique est puissant et sournois. C’est par sa capacité à assortir cette critique de propositions concrètes qui révèleront et feront valoir l’intérêt national que le nationalisme qui pointe pourra avoir une quelconque portée émancipatrice. Ce n’est pas impossible : il arrive que les métamorphoses fassent d’une chrysalide un magnifique papillon. Et cela se passe quand elle quitte les attributs de la chenille pour s’affranchir de son cocon.


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Robert Laplante146 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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