La police d'assurance

Le BQ prépare sa rentrée



À l'automne 1994, Lucien Bouchard lançait aux troupes du Bloc québécois un avertissement qui n'a cessé depuis de hanter le parti. Le Bloc, disait-il, devait éviter de se transformer en police d'assurance pour les Québécois. Tout le monde avait alors compris qu'il ne voulait pas que la présence du Bloc à Ottawa rassure les Québécois au point de leur faire tourner le dos à la souveraineté.


Douze ans plus tard, le Bloc est toujours là, avec 51 députés élus en janvier dernier avec le slogan «Heureusement, ici c'est le Bloc». L'appui à la souveraineté n'a pas fondu, le parti et ses députés restent fortement dévoués à la cause indépendantiste, mais la notion de police d'assurance -- ou de rempart contre des maux à géométrie variable -- est devenue une bannière qui fait la fortune du parti. C'est cette image qui permet aux bloquistes d'aller chercher des appuis au-delà des rangs souverainistes.
La tactique a fonctionné en 1993 après les échecs des accords du lac Meech et de Charlottetown. On allait défendre les intérêts du Québec en attendant la réalisation de la souveraineté. Cette raison d'être figure toujours en tête de la mission du parti, mais elle a perdu son effet après la défaite référendaire de 1995. Aux élections de 1997 et de 2000, le Bloc a perdu du terrain en nombre de sièges et de votes. Ce n'est qu'en 2004 qu'il est repassé au-dessus de la barre des 50 sièges. Et il y est parvenu grâce à la carte maîtresse du scandale des commandites. Il était le seul au Québec à pouvoir mettre au jour la corruption et forcer le gouvernement fédéral à rendre des comptes, disait-on sur tous les tons.
L'argument, qui a fait élire 51 députés en janvier, a commencé à perdre du mordant durant la campagne et n'en a plus aucun aujourd'hui. Les conservateurs ont fait des gains au Québec au dépens du Bloc. Ils forment un gouvernement minoritaire et n'ont pas de scandale des commandites dans leurs bagages. La perte de comtés dans la région de Québec en janvier a ébranlé le parti de Gilles Duceppe et il ne l'a pas encore entièrement digérée. Malgré cela, la morosité du printemps dernier semble avoir fait place à un brin d'optimisme à la veille du caucus spécial de ce matin et de la reprise des travaux parlementaires la semaine prochaine. Selon les derniers sondages, le Bloc est revenu, après une dangereuse glissade, au niveau d'appuis obtenu le 23 janvier alors que Stephen Harper a subi un recul après un été difficile.
Les bloquistes ont la conviction qu'il leur a fourni un nouvel arsenal de munitions avec ses positions sur le conflit au Liban, la guerre en Afghanistan, les dépenses militaires, son attitude intransigeante. Le Bloc sera maintenant le rempart contre ce qu'il considère comme des décisions contraires aux valeurs québécoises. Le protocole de Kyoto et l'environnement, la politique étrangère, la protection des minorités et des femmes, le mariage gai, les questions de justice figureront en tête de liste cet automne. L'objectif est de montrer aux Québécois qu'ils ne peuvent pas se passer du Bloc pour tenir tête aux conservateurs. Un député raconte avec délice comment ses électeurs poussent d'énormes soupirs de soulagement quand il leur dit : «Une chance que ce gars-là n'est pas majoritaire.» On peut prédire que l'expression prendra valeur de mantra dans les mois à venir. «Ça pogne !» de dire le député.

Gilles Duceppe avait mentionné cet été que son parti parlerait maintenant de valeurs et du fossé qui sépare celles des conservateurs de celles des Québécois. La machine est déjà en marche. Seulement hier, son bureau a fait savoir par voie de communiqué que le chef bloquiste avait écrit au premier ministre pour exiger le maintien du financement des groupes de défense des droits des femmes. M. Duceppe ne prend pas la plume souvent, surtout pas pour écrire à Stephen Harper. Mais avec ce geste, il se pose en défenseur des droits des femmes tout en attirant l'attention d'un électorat féminin qui tend à abandonner les conservateurs.
Le Bloc compte beaucoup sur les questions de politique étrangère, qui devraient dominer de toute façon les débats parlementaires. Il veut des débats de fond mais aussi mettre en lumière la trop grande proximité du gouvernement Harper avec l'administration Bush. Signe de l'importance que le chef bloquiste veut accorder à ces enjeux : sa décision d'agir lui-même comme porte-parole principal dans ce dossier, du moins durant la convalescence de sa députée Francine Lalonde. Il a pourtant déjà remplacé son ancien critique aux Finances, Yvan Loubier, par le député Pierre Paquette, un économiste bien au fait du crucial dossier du déséquilibre fiscal. M. Loubier a annoncé son départ de la scène fédérale mais il sera encore là un moment.
La tenue d'élections anticipées cet automne est pour ainsi dire écartée puisque le Bloc, sous la pression de Québec, de la FTQ et de l'industrie, a décidé de soutenir l'accord sur le bois d'oeuvre. Ce concours de circonstances a dû faire soupirer d'aise le BQ car des élections, il n'en veut pas tout de suite. Il a amorcé son organisation électorale. Sa campagne de financement vient de démarrer. Presque tous les députés comptent se représenter, assurent tous ceux rejoints. On offre en guise de preuve qu'il reste seulement 11 députés de la première fournée alors que plus d'une trentaine ne sont là que depuis deux ans ou moins. Mais le parti, qui se remet du décès accidentel du député Benoît Sauvageau, a besoin de temps pour compléter ses préparatifs.
Et il a surtout besoin de quelques mois de session parlementaire pour imposer sa perception négative de Stephen Harper. L'opération aurait été douteuse il y a moins d'un an, les libéraux ayant épuisé le sujet durant la campagne de 2004. Mais le chef conservateur a lui-même ressuscité les épouvantails qu'on croyait enterrés, et le Bloc n'entend pas se priver de les agiter. «Défendre les intérêts des Québécois ne veut pas seulement dire défendre leurs intérêts économiques et politiques mais aussi sociaux et moraux», de dire un député qui parle du Bloc comme d'un «rempart pour tout ce qui n'est pas à droite». Bref, aux dires mêmes d'un de ses collègues, une «police d'assurance».
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mcornellier@ledevoir.com


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