La pente savonneuse

Mais pour ou contre celui-ci, ce serait là leur prêter une véritable pensée sur cette question. Ce qui semble peu probable.

Laïcité — débat québécois

Le 15 octobre 2015, Le Devoir titre à sa une: "La Cour suprême, jugeant que cette croyance est sincère, accorde à un membre de la nouvelle Église du Elvis éternellement vivant le droit absolu d'être soigné par un médecin, homme, sosie d'Elvis Presley, vêtu d'un jumpsuit blanc et capable de chanter Suspicious Minds sans fausser."
Vous croyez vraiment que cette prévision est farfelue?
Pourtant, c'est le genre de délire auquel nous expose le refus de nos gouvernements de stopper l'intrusion croissante du religieux dans les institutions publiques. Ou, si vous préférez, d'imposer clairement dans ce qu'on appelle l'espace civique, la séparation de l'État et de l'Église. De toutes les églises. Et de toutes les religions.
Le problème est que de nos jours, non seulement on refuse de mettre fin à cette intrusion, on l'encourage!
Preuve no 1: Le fameux projet de loi 16 du gouvernement Charest dont on parle depuis une semaine. Le diable étant dans les détails, sous prétexte de favoriser une meilleure intégration de la diversité culturelle dans l'administration publique, le flou du texte fait que l'État met en même temps le pied sur la pente très savonneuse de l'intégration de la diversité religieuse dans ses relations avec les citoyens.
Bref, le religieux et ses dogmes entrent par la grande porte dans le fonctionnement même de l'État.
Preuve no 2: Au nom de la liberté de religion, les juges tendent à reconnaître la moindre exigence pour motif religieux du moment où la personne démontre que sa croyance est sincère. Un point c'est tout.
Preuve no 3: Épousant la même vision, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec permet ainsi à des organismes publics de céder à des demandes de citoyens refusant de transiger avec des employés du sexe opposé sous prétexte que leurs croyances religieuses le leur défendent.
Preuve no 4: On entend dire que ces demandes d'accommodements à saveur religieuse ne viendraient que des intégristes. C'est une erreur d'analyse. Elles sont aussi encouragées par les dirigeants des grandes religions. Et elles le sont parce qu'ils y trouvent leur compte en leur permettant de renforcer leur propre influence dans la société civile et les institutions publiques. Ce qui, entre autres pour les femmes, gruge des droits qu'on croyait acquis. À tort, semble-t-il...
VOUS AVEZ DIT "LAÏCITÉ OUVERTE"?
C'est pourquoi les dirigeants religieux, toutes obédiences confondues, défendent [cette bibitte au nom trompeur qu'est la laïcité ouverte->rub782]. Une bibitte qui, dans les faits, ouvre l'État aux croyances religieuses et non à la laïcité! Une bibitte appuyée par la commission Bouchard-Taylor, les tribunaux, les commissions des droits, Ottawa et Québec. Résultat: sous prétexte d'ouverture et de respect de la liberté de religion, on laisse le sexisme et d'autres pratiques contraires à la raison, la science et la démocratie, pénétrer à nouveau l'espace civique.
Mais on a dit que l'inaction de Jean Charest et de ses ministres serait le reflet de leur propre croyance dans le multiculturalisme trudeauiste. Possible. Mais pour ou contre celui-ci, ce serait là leur prêter une véritable pensée sur cette question. Ce qui semble peu probable.
Par contre, il est possible qu'on ait simplement affaire à des gouvernants incapables, intellectuellement et politiquement, de saisir toute la complexité d'un enjeu qui transcende nettement nos frontières. Des élus, comme tant d'autres de nos jours, naviguant à vue, sans vision à long terme, à la p'tite semaine, le nez collé sur les sondages, l'oreille plus ouverte à certains lobbys qu'à d'autres et préférant pelleter la patate chaude dans la cour de juges non élus. Bref, des gouvernants sans réflexion profonde sur les grandes tendances mondiales, dont ce retour de la religiosité dans l'espace civique. Vous pensez vraiment que le Conseil des ministres a passé beaucoup de temps à débattre de l'importance en Occident de protéger l'État et la société civile des effets pervers de ce retour?
Ce qu'on voit plutôt, c'est leur refus de stopper ce mouvement en adoptant, par exemple, une Charte de la laïcité capable d'assurer la neutralité absolue des institutions publiques. Ils refusent parce que le faire serait trop de trouble. Trop de débats compliqués. Trop de controverses. Même Christine St-Pierre, ministre présumée de la Condition féminine, s'est félicitée de décisions où des organismes publics discriminent des femmes pour cause de dogmes religieux. Une pitié! Quoiqu'elle soit, dans les faits, qu'un perroquet du premier ministre parmi d'autres.
Et la maladie semble contagieuse. En mai dernier, le Conseil interculturel de Montréal émettait un avis sur la gestion des lieux de cultes minoritaires, dont il prédisait une augmentation de 52 % d'ici 2017! Même s'il dit ne pas vouloir soulever un débat sur la religion, comme le projet de loi 16, cet avis semble confondre diversité culturelle et religieuse. Il le fait lorsqu'il affirme le "caractère incontournable et durable de la dimension religieuse de la diversité ethnoculturelle de la société québécoise".
Et pendant ce temps, on discute à savoir si on devrait ou non imposer la primauté de l'égalité hommes-femmes sur la liberté de religion. Doit-on "hierarchiser" ces deux droits? Un faux débat. Car le retour de la religiosité menace une pléthore de droits fondamentaux. Pas seulement ceux des femmes!
La vraie question est plutôt celle-ci: comment combattre l'intrusion du religieux dans l'espace civique et ses tentatives de limiter les droits sous prétexte de croyances? Bref, comment combattre de manière démocratique ce qui est antidémocratique?
Élément de réponse: jeter le projet de loi 16 aux orties et adopter une Charte québécoise de la laïcité. Soit sortir le religieux de l'espace civique et de l'administration publique.
Ce que M. Charest, par contre, ne fera probablement jamais.


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