La faute à la météo

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« Il semble bien que plus nos sociétés brandissent la diversité ethnique, raciale et sexuelle, moins elles supportent la différence d’opinions. »


Cela a commencé par la météo. Vous vous souvenez certainement de cette époque où l’hiver, il faisait 10, 20 ou 30 degrés sous zéro. C’est une époque révolue. Depuis plusieurs années, je croise des Français qui reviennent du Québec et qui me disent avoir bravé des températures de 40, 50 et même 60 degrés sous zéro. Et pourtant, ils ne sont pas allés au Nunavik. Étrange paradoxe, le climat se réchauffe, mais les températures diminuent. Vous aurez compris que la température est de moins en moins une donnée objective et de plus en plus une affaire de « ressenti », comme on dit.


Si cela se limitait à la météo, ce serait un moindre mal. Mais, dans un monde d’images et d’émotions, le « ressenti » est devenu la mesure de toute chose. Je rencontre de plus en plus de lecteurs qui disent avoir été choqués par un mot ou une phrase. Ils ne tentent pas de vous démontrer que ce mot ou cette phrase décrivaient mal la réalité. Là n’est pas la question. Ils ont simplement été choqués. Question de feeling, disait l’autre.


C’est sans doute dans cet esprit que, le 12 novembre dernier, entre 200 et 300 étudiants se sont présentés à l’Université de Lille pour interrompre une conférence de l’ancien président François Hollande. N’écoutant que leur « ressenti », les étudiants ont piétiné, déchiré et saccagé des dizaines de livres. La raison ? Ils étaient indignés de la précarité économique dans laquelle se trouvaient nombre d’étudiants après que l’un d’eux se fut donné la mort. Ces Black Bloc de la pensée carburent à l’indignation. Cela se passe dans cette zone obscure et inaccessible que l’on pourrait appeler leur « ressenti ». On pourrait aussi parler de dictature de l’émotion.


Force est de constater que nombre d’universités, autrefois considérées comme des « temples de la raison », sont en passe de devenir des « temples de l’indignation ». Pour ne pas dire de la censure. Quelques semaines plus tôt, c’est une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski qui avait aussi été annulée.


On parle des universités américaines, où la rhétorique victimaire est devenue endémique, mais le phénomène est international. Cet automne, au moins trois conférences ont été annulées en Allemagne. Elles concernaient des personnalités aussi différentes que le très libéral Christian Lindner (FDP), l’ancien ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière et l’économiste Bernd Lucke. Lucke est cet économiste qui a fondé en 2014 le parti d’extrême droite AFD avant de le quitter… en 2015 ! Personne n’a évidemment lu ses livres, mais tout le monde a oublié qu’à sa fondation, l’AFD n’avait qu’un programme économique évoquant la sortie de l’euro. Rien de plus.


Après deux annulations, la conférence intitulée Macro-économie II s’est finalement tenue dans une salle perdue de l’Université de Hambourg cernée par des centaines de policiers. L’université a poussé le ridicule jusqu’à offrir une « aide psychologique » aux étudiants qui auraient éprouvé une forme de stress post-traumatique à la vue des complexes équations économétriques du savant.


En mai dernier, un sondage révélait que deux Allemands sur trois estimaient que, sur certains sujets sensibles, on ne pouvait plus parler librement. Une autre enquête menée par le PEN Club auprès des auteurs et des journalistes révèle que 75 % d’entre eux s’inquiètent de la liberté d’expression en Allemagne. « Nous sommes confrontés à une génération hypersensible » à tout ce qui peut concerner de près ou de loin la violence, explique dans le Spiegel le recteur de l’Université de Hambourg.


Dans un article récent de la revue britannique The Spectator, le professeur Radomir Tylecote s’inquiétait lui aussi de la liberté de parole à l’université. « En 1975, Saul Bellow nous mettait en garde en affirmant que “les universités avaient péniblement échoué”, écrit-il. Dans les années 1980, Allan Bloom soulignait que “l’esprit d’investigation scientifique” qui les avait animées était lentement en train de mourir. Aujourd’hui, dans les universités britanniques, on ne peut plus parler de certains sujets. Cela m’apparaît comme une nouvelle servitude. »


La même semaine, en France, un professeur lançait une pétition pour que l’on cesse d’enseigner le philosophe Martin Heiddeger à cause de ses sympathies nazies. Ce n’est pas un hasard si la Conférence des présidents d’universités a demandé au président Emmanuel Macron d’inscrire la liberté de l’enseignement dans la Constitution.




 

Il semble bien que plus nos sociétés brandissent la diversité ethnique, raciale et sexuelle, moins elles supportent la différence d’opinions. L’émotion a toujours été une donnée du politique. Mais, sous la loupe grossissante des médias, elle occupe un espace qui a rarement été aussi envahissant. Et je ne parle pas de ces lieux de non-droit que sont les médias « sociaux ».


On ne s’étonnera pas que dans ce monde de l’indignation perpétuelle, le populisme ait le vent en poupe. Il se pourrait bien que la liberté de penser soit aujourd’hui une valeur moins prisée qu’hier et qu’elle heurte nos sociétés devenues douillettes. Confort et liberté n’ont jamais été de pair. La liberté est toujours un risque. Un peu comme la météo. On ne sait jamais s’il neigera demain.









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