375E DE MONTRÉAL

La crosse, ce sport autochtone devenu national

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L'intérêt de se souvenir

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série de dix articles explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Nous commençons cette série avec la crosse, sport emblématique des premiers habitants du territoire. Premier de dix articles.
En 1867, une délégation de sportifs de Montréal vogue sur les flots de l’océan Atlantique en direction des îles britanniques. Ces hommes s’en vont présenter des matchs de crosse devant la reine Victoria. À Londres, on s’apprête à adopter l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, une loi qui donne un souffle de vie juridique à cette colonie qu’est le Dominion du Canada.

Réunis au sein de la National Lacrosse Association of Canada, ces sportifs anglo-saxons s’approprient un jeu autochtone au nom de leurs perspectives politiques et culturelles. La devise de l’association indique déjà assez leur dessein nationaliste : « Our Country Our Game ». Notre pays. Notre jeu.

Ces sportifs qui prennent ainsi la mer pour se rendre en Angleterre se font accompagner pour l’occasion de Mohawks de Kahnawake, les vrais héritiers de ce jeu.

Chez les Amérindiens, ce jeu très ancien est connu sous différents noms, tewa’araton en mohawk ou baaga’adowe en ojibwé. Les joueurs de crosse se servent d’un bâton recourbé, semblable à celui des bergers, auquel on suspend un filet à l’une des extrémités. Le but du jeu : mettre une balle dans le but adverse.

Le mot crosse apparaît pour la première fois en Europe en 1534 pour décrire un jeu dans le célèbre Gargantua, de Rabelais. Quand le missionnaire jésuite Jean de Brébeuf évoque à son tour la crosse au Nouveau Monde, parle-t-il de la même activité ? Nul ne sait.

Patriotisme

En 1834, une équipe de crosse de Kahnawake fait une démonstration du jeu dans le Montréal colonial. L’intérêt pour cette activité va vite s’accroître dans la population. L’élite anglo-saxonne se tourne vers ce sport avec enthousiasme. Dès 1842, le Montreal Olympic Club propose des parties de crosse contre des autochtones.

Un Montréalais très actif, le dentiste William George Beers, va s’employer à codifier le jeu en lui imposant les règles de fair-play britannique. En 1856, Beers fonde le Montreal Lacrosse Club.

Il publie un livre sur le sujet, illustré par le photographe William Notman, tout comme lui désireux de forger un nouveau sentiment national à l’aide de symboles forts, comme le sport.

Beers estime que la crosse possède les qualités recherchées dans la formation de nouveaux citoyens. Il trouve que ce jeu constitue un exercice viril, dont la pratique développe le courage et la confiance en soi. Le poids politique qu’il fait porter au développement de ce jeu est en vérité énorme. Beers va notamment écrire ceci : « Si la république de Grèce fut redevable aux Jeux olympiques, si l’Angleterre avait des motifs de louer le jeu de cricket, le Canada peut, quant à lui, s’enorgueillir de la crosse. […] Elle a peut-être contribué plus que n’importe quoi à instiller le sentiment de patriotisme chez les jeunes hommes du Canada. »

La croissance et l’implantation de ce jeu nécessitent tout d’abord une forte présence autochtone, ne serait-ce que pour frapper l’imagination de spectateurs qui s’émerveillent — comme ce sera le cas de ceux réunis au Château de Windsor devant la reine Victoria — d’un affrontement symbolique entre deux mondes.

Entre 1844 et 1866, des bourses sont offertes aux Iroquois et aux Algonquins qui pratiquent ce sport. Les joueurs autochtones se démarquent, semble-t-il, par leur agilité, leur vitesse et leur force. On va cependant voir à les écarter peu à peu de la pratique de ce jeu, qui leur est si simple. Ils vont se voir interdire d’intégrer des équipes régulières sous prétexte que ce sont des « professionnels ».

En 1867, J. B. L. Flynn fonde le Shamrock Lacrosse Club de Montréal. Le club de crosse décidera bien plus tard de créer une équipe de hockey sur glace. Mais la crosse occupe largement les préoccupations. En septembre 1893, les Capitals d’Ottawa affrontent alors les Shamrocks de Montréal pour le championnat canadien. Des convois de trains conduisent des milliers de spectateurs à Montréal. Les places sont payantes. L’année précédente, les deux mêmes équipes s’étaient aussi retrouvées en finale. Elles avaient alors à se partager des revenus de 4638 $.

Après une nouvelle tournée de promotion en Angleterre en 1876, le jeu a définitivement conquis les coeurs. Beers va recommander chaudement que ce sport soit désormais pratiqué par les enfants, dans toutes les écoles. La crosse féminine naît dans les années 1890. Le sport trouve de plus en plus d’adeptes, au Canada comme à l’étranger.

Arrachée à la culture autochtone pour en faire un étendard nationaliste canadien, la crosse deviendra vite un sport extrêmement populaire, tel que l’espérait Beers. Dans les années 1930, on commence à jouer à la crosse en enclos — 6 joueurs par équipe — contre 12 joueurs par équipe pour la crosse en champ. Cette dernière version du jeu a été au programme des Jeux olympiques d’été de 1904 à Saint-Louis et de 1908 à Londres.

Exclusion

Au Canada, Algonquins et Iroquois sont officiellement exclus de la pratique commune de ce sport à compter de 1880. Ils sont pourtant sollicités pour participer à une nouvelle tournée de promotion en Angleterre en 1883, puisque l’attraction des foules en Grande-Bretagne tient en bonne partie à la présence d’une équipe autochtone.

À Inverness, en Écosse, le révérend D. V. Lucas présente le sport aux curieux et se félicite de voir que les autochtones se convertissent massivement au christianisme. Il souligne en outre que le gouvernement canadien a bien en main leur situation puisque le Dominion a créé une cinquantaine d’écoles vouées exclusivement aux enfants autochtones. On connaît depuis l’effet désastreux de ces pensionnats sur la culture autochtone. La volonté de les assimiler au nom du progrès apparaît totale. Des gravures anglaises de l’époque montrent ces autochtones sous les traits marqués de noirs. Le racisme s’affiche sans gêne.
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