Option Canada: la GRC enquête

La campagne libérale subit un autre revers à la veille des débats des chefs

Option Canada

Ottawa -- La guigne colle décidément à Paul Martin et son parti. Pour la seconde fois pendant la campagne électorale, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) est appelée à se pencher sur des agissements du gouvernement libéral. Cette fois, ce sont les 4,8 millions de dollars dépensés secrètement par Option Canada pendant la bataille référendaire de 1995 qui sont sous la loupe des policiers fédéraux. De quoi donner des munitions aux trois autres chefs qui se préparent en vue des débats de lundi et mardi.
Version pour imprimer

Faire suivre ...
Réactions
Droit de reproduction
Dossier(s)
Élections fédérales
AOL/Le Devoir
Netscape/Le Devoir
Le chef Gilles Duceppe se réjouissait de cette nouvelle hier, lui qui a tapé sur le clou d'Option Canada pendant des années. «Onze ans plus tard, sept ou huit ans après la première question, trois ministres du Patrimoine plus tard, voilà que tout d'un coup les gens de Patrimoine Canada découvrent qu'il y a des choses tellement sérieuses qu'ils appellent la GRC eux-mêmes», a-t-il dit. «Ce matin, j'étais très heureux au petit-déjeuner de dire [à mes conseillers] : je suis têtu et, des fois, j'ai raison de l'être.»
Paul Martin, qui était ministre des Finances du gouvernement en 1995 quand les 4,8 millions de dollars ont été octroyés à Option Canada, a refusé obstinément d'expliquer où était allé l'argent. Sa ligne de défense consiste à rappeler qu'à l'époque, le gouvernement du Québec dépensait sans gêne des fonds publics pour vanter la souveraineté.
«Je vais insister pour que dans mon gouvernement, les règles soient suivies, a déclaré le chef libéral. Il n'y a pas d'exception à cela, mais ça fait 10 ans que le Bloc attaque cet organisme parce qu'il est voué à l'unité du pays. Les péquistes sous Jacques Parizeau ont mis en place un ministère qui a dépensé des millions et des millions pour promouvoir la séparation. Je vais toujours défendre l'unité de mon pays.»
L'épopée Option Canada remonte à l'automne 1995. Le Conseil de l'unité canadienne veut s'impliquer dans la campagne référendaire québécoise, mais est prévenu du fait qu'il perdra le droit d'émettre des reçus d'impôts s'il le fait. Option Canada est alors créée. En quelques jours, l'organisme obtient 4,8 millions de dollars du ministère fédéral du Patrimoine. Personne n'a jamais vraiment su à quoi avait servi l'argent. Même le vérificateur général du Canada, Denis Desautels, s'y est cassé les dents en 1998. Les souverainistes ont toujours pensé que cette somme avait été dépensée en contravention des lois électorales québécoises parce qu'elle dépassait les limites permises.
Or, le journaliste d'enquête de TQS, Normand Lester, croit pouvoir révéler ce secret bien gardé. Il publiera un livre lundi, intitulé Les Secrets d'Option Canada et cosigné par Robin Philpot, dans lequel l'argent sera retracé «à la "cenne" près». «Tout le monde pensait que les documents administratifs, comptables et financiers d'Option Canada n'existaient plus, qu'ils avaient été détruits. Or, surprise ! Normand Lester les a», s'exclame le journaliste en entrevue au Devoir.
Le journaliste a été invité par téléphone à ramasser les documents à une heure précise, à la condition qu'il les remette à la vérificatrice générale une fois son travail d'enquête terminé. «Les documents ont été récupérés au cours du mois de novembre dans une boîte près d'un bac à déchets derrière un petit centre d'achat de banlieue dans la région de Montréal.» M. Lester entend remettre les papiers à Sheila Fraser lundi, et même au directeur général des élections du Québec.
La GRC a confirmé hier avoir reçu une lettre de Patrimoine Canada lui demandant de se pencher sur le cas d'Option Canada. Les policiers vérifient les allégations pour déterminer s'il y a lieu d'ouvrir une enquête. «Une révision, ça n'implique pas juste de lire la lettre, explique la porte-parole Monique Beauchamp. S'il y a des personnes nommées, s'il y a des documents fournis -- et je ne dis pas qu'il y en a --, on peut faire des entrevues, parler aux gens, essayer d'éclaircir certaines ambiguïtés». Mme Beauchamp confirme que «tous les outils policiers» peuvent être utilisés pour mener cette vérification.
Le journaliste Lester s'explique mal le fait que le ministère s'intéresse soudainement à cette question. «Ce que je ne comprends pas, c'est que le ministère du Patrimoine avait un rapport d'audit qui mettait en cause la gestion d'Option Canada depuis 1997. Pourquoi a-t-il attendu que je menace de sortir un livre avant d'admettre qu'il y a un problème ?» Ce rapport de vérification interne était dévastateur. «Le processus ayant mené à l'autorisation des subventions manquait toute la rigueur et l'examen rigoureux auquel on pourrait s'attendre pour de si importantes sommes d'argent», était-il écrit.
L'ex-ministre du Patrimoine, Sheila Copps, rappelle qu'elle avait transféré elle-même le dossier au vérificateur général après avoir échoué à récupérer les preuves documentaires pour une somme de
300 000 $. «On me renvoyait au Conseil de l'unité canadienne qui me renvoyait à Option Canada, explique-t-elle au Devoir. Alors j'ai contacté directement Claude Dauphin parce qu'il travaillait pour Paul Martin et M. Dauphin a refusé ou disait qu'il ne pourrait pas me fournir les documents.»
Claude Dauphin était le président d'Option Canada avant d'atterrir dans l'équipe de Paul Martin. Mme Copps, qui a été écartée cavalièrement par l'équipe Martin pour ne pas s'être inclinée pendant la course à la chefferie, ne manque pas une occasion de décocher quelques flèches à l'endroit de son ex-collègue.
Le Bloc réclame par ailleurs de M. Martin qu'il contacte son ancien conseiller pour obtenir des éclaircissements. Questionné à ce propos, le chef libéral a fait l'éloge des allégeances fédéralistes indéfectibles de son ancien conseiller.
«Claude a été nommé par Robert Bourassa comme délégué général du Québec à Boston, et quand M. Parizeau a pris le pouvoir, il a demandé à chaque délégué général de faire une profession de foi pour la séparation du Québec. Claude Dauphin a refusé et a donné sa démission. Ça, c'est Claude», a-t-il lancé sous les applaudissements des militants.
Des rumeurs non confirmées veulent que c'est en vue de la publication du livre de Normand Lester que le ministère fédéral aurait appelé les policiers à la rescousse. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls à s'être préparés en vue de la sortie du livre : M. Dauphin a retenu depuis quelques semaines les services d'un relationniste de la firme Cossette, Jonathan Goldbloom.
M. Duceppe déplorait d'ailleurs le cynisme derrière ce soudain intérêt à faire le ménage et a même établi un lien avec l'attitude du Parti libéral dans la gestion des suites politiques du programme des commandites. «C'est ce qu'on a vu avec les commandites. Pas vu, pas pris. Pas pris, pas coupable, et dès lors qu'ils sentent que c'est sur le bord de sortir, ils se lèvent et jouent les Monsieur Net de la politique.»
Ce nouveau dérapage de la campagne libérale ne pouvait survenir à un plus mauvais moment. D'abord, les libéraux espéraient profiter du retour des Fêtes pour reprendre le momentum. Une série de sondages effectués cette semaine démontrent que le Parti conservateur a rattrapé les libéraux et que les deux formations sont statistiquement au coude à coude. En outre, la GRC a annoncé, il y a quelques jours, qu'elle avait ouvert une enquête concernant de possibles fuites du cabinet du ministre des Finances, Ralph Goodale, concernant les fiducies de revenus qui aurait bénéficié à certains investisseurs.
Le chef conservateur Stephen Harper a profité de cette nouvelle tuile pour dépeindre les libéraux comme une menace pour l'unité canadienne. «Le fédéralisme ne peut continuer d'avoir l'image de la corruption au Québec. C'est un grand danger pour le pays.»


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé