L'Iran, maître du jeu

Géopolitique du Proche-Orient


Récemment, on l'a vu partout, sur toutes les tribunes et parfois en surprenante compagnie. Mahmoud Ahmadinejad était à La Havane pour la rencontre des pays non alignés, puis cette semaine à New York pour l'Assemblée générale des Nations unies. On l'a vu avec Hugo Chávez, avec qui il a signé une entente de coopération pétrolière, et on l'a vu en Chine. Il entretient des relations amicales avec la Russie de Poutine et est devenu la principale bête noire du président Bush. Conscient des différences entre les Européens et les Américains sur le problème nucléaire iranien, il semble jouer, jusqu'ici avec succès, au chat et à la souris avec les grandes puissances. Ses déclarations passées sur l'Holocauste et Israël donnent froid dans le dos. Faut-il les mettre sur le compte d'une enflure rhétorique populiste ou faut-il les prendre au pied de la lettre? Les chancelleries ne le savent pas trop, mais certaines sont prêtes à envisager le pire, et le pire, c'est la bombe iranienne, ou plutôt ce que ferait l'État hébreu pour l'empêcher de la fabriquer.

Chose certaine, le programme iranien est au coeur de toutes les crises dans la région, l'Irak, le Liban, Israël, le prix du pétrole, le terrorisme. Et le petit homme d'origine modeste qui s'habille encore comme un ouvrier est devenu un incontournable. Rien n'évoluera vers la stabilité dans cette région sans passer par lui et par son pays.
De grands spécialistes de la région comme Olivier Roy et Antoine Spheir sont convaincus qu'Ahmadinejad détient toutes les cartes pour défier les États-Unis et se poser en maître du jeu dans la région. Si l'Iran s'affirme autant et se moque des injonctions américaines, c'est que ce pays, à l'instar de l'ensemble de la communauté internationale, est convaincu que les Américains, embourbés dans le désastre irakien, ne peuvent pas traduire en actes leur langage belliqueux, convaincu aussi que le pays est à l'abri de véritables sanctions.
L'Iran possède aujourd'hui une panoplie d'outils qui lui permet de modérer ou de radicaliser la situation dans l'ensemble du Moyen-Orient et dans une partie de la péninsule arabique. Le pétrole en premier. Acteur de plus en plus puissant, désormais allié du Venezuela et courtisé par la Chine et la Russie, la première parce qu'elle veut s'assurer des sources croissantes d'approvisionnement, la seconde parce qu'elle entend affirmer une nouvelle puissance, Téhéran peut souffler le chaud et le froid sur l'univers volatile du prix et de la production du pétrole. Pour le moment, ce n'est qu'une épée de Damoclès, mais elle fait partie des facteurs qui modèrent le discours sur les sanctions.
Poussé au pied du mur par les Nations unies ou les États-Unis, Ahmadinejad possède contre ces derniers de redoutables moyens de rétorsion. Récemment en visite à Téhéran, le radical chiite irakien Moqtada al-Sadr a été d'une clarté remarquable. Si on menaçait son allié et ami iranien, sa milice en ferait payer le prix aux troupes américaines en Irak. Les Britanniques aussi réfléchissent à cette éventualité. Jusqu'ici relativement épargnés par la violence, ils sont concentrés dans le sud chiite de l'Irak et pourraient devenir les premières victimes de la colère iranienne. L'Iran détient la clé de la paix ou de la poursuite de la guerre civile en Irak. Téhéran n'hésitera pas à accroître la violence dans ce pays ou à provoquer des incidents dans certains émirats arabes comme le Qatar, où son influence est grande.

Ahmadinejad peut aussi jeter le feu et le sang ailleurs. Rien ne se fait au Liban sans l'aval des chiites, du Hezbollah et donc de l'Iran. Les premières provocations et attaques de la milice chiite contre Israël se sont produites pendant le bras de fer qui se déroulait à l'ONU à propos du nucléaire iranien. Ce n'est pas pure coïncidence. Ces attaques pourraient reprendre dans une dimension devenue encore plus complexe et plus problématique. Ce sont dès lors des milliers de soldats de la FINUL, de différents pays occidentaux comme la France, par exemple, qui seraient piégés entre les feux chiites et israéliens.
La capacité de l'Iran d'envenimer et même de pourrir la situation dans la région peut s'exercer aussi en Israël, et en particulier dans la bande de Gaza. Le Hamas n'est pas inféodé à l'Iran, mais les plus radicaux de ses dirigeants et des militaires pensent que le combat de l'Islam contre l'Occident constitue un tout. De là à réagir contre Israël en cas d'affrontement occidental avec l'Iran, il n'y a qu'un pas qu'on franchira probablement.
Plus fondamentalement, les discours du président iranien et l'affirmation du nationalisme iranien se répercutent dans tous les pays musulmans. Axé sur des motivations exclusivement religieuses, ce discours nourrit le recrutement dans les organisations fondamentalistes, conforte les idéologues radicaux et fait trembler les dirigeants arabes modérés comme Moubarak ou le roi jordanien. Il contribue aussi à donner un langage commun et enflammé aux populations et aux organisations militantes du croissant chiite, l'Iran, l'Irak et le Liban. Ce grand bloc n'est pas encore structuré, mais cette seule éventualité donne des sueurs froides aux pays sunnites comme l'Arabie Saoudite. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le refus de la Ligue arabe d'appuyer le Hezbollah dans sa guerre contre Israël. Et, à court terme, rien ne permet de penser que l'Iran pourra être contourné ou contrôlé. Tant que les Américains seront en Irak et tant que la situation ne se normalisera pas en Israël, le fanatique président iranien possédera toutes les cartes pour mener le terrible poker qui se joue dans la région.


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