Le devoir de philo

L'affaire Galilée : science vs religion

L'Église souhaite renouer le dialogue avec la science... Mais la religion peut-elle encore prétendre renseigner la science ?

L'âme des peuples se trouve dans leur histoire

Deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées et d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Auourd'hui, pour souligner l'Année mondiale de l'astronomie, Pierre Chastenay se demande comment Gallilée réagirait aux excuses des papes à son égard.
Pierre Chastenay Astronome au Planétarium de Montréal, l'auteur anime depuis l'an passé l'émission Le Code Chastenay, à Télé-Québec. Il est le porte-parole québécois de l'Année mondiale de l'astronomie 2009, qui célèbre le 400e anniversaire de la première utilisation du télescope par Galilée ([www.planetarium.montreal.qc.ca/AMA2009->www.planetarium.montreal.qc.ca/AMA2009]).
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Le 21 décembre dernier, le pape Benoît XVI rendait hommage à l'astronome et physicien italien Galileo Galilei (1564-1642), soulignant que lui et d'autres savants avaient permis aux fidèles de mieux comprendre et «contempler avec gratitude les oeuvres du Seigneur». Seize ans plus tôt, en 1992, le pape Jean-Paul II avait lui aussi voulu faire amende honorable en réhabilitant le savant et en qualifiant de «tragique incompréhension mutuelle» le procès que lui avait intenté le tribunal de l'Inquisition en 1633.
Rappelons qu'à l'époque, on avait reproché à Galilée sa remise en question de la physique d'Aristote et du géocentrisme de Ptolémée, élevés au rang de dogmes par l'Église catholique lors du Concile de Trente (1545-1563). Menacé de torture et d'emprisonnement, forcé de se récuser, Galilée sera finalement condamné pour hérésie et assigné à résidence jusqu'à sa mort, en 1642.
L'épisode tragique du procès de Galilée est considéré par plusieurs comme l'acte de naissance de la science en tant qu'activité intellectuelle distincte et indépendante de la philosophie et de la religion, fondant sa propre méthode pour interroger la nature et usant de ses propres codes. La science est donc née d'une scission et les échos de cette violente séparation se font encore entendre aujourd'hui...
Si Galilée, père de la physique, l'un des premiers savants «modernes», revenait parmi nous, comment réagirait-il face aux actes de contrition des papes Jean-Paul et Benoît? Que penserait-il du rôle respectif de la science et de la religion dans nos tentatives pour comprendre la nature et le fonctionnement du monde qui nous entoure?
Un homme de son temps
Galilée était un homme de son temps, très certainement croyant. Il est, en effet, difficile de croire que le but des recherches du savant italien ait été de miner la crédibilité de l'Église ou de saper son autorité morale et spirituelle. Mais Galilée n'en était pas moins un savant avide de vérité, cette vérité toujours perfectible qui trouve sa source dans l'observation patiente de la nature. Au nom de cette vérité et contre l'avis de ses contemporains qui entendaient lui dicter comment et quoi penser, il s'est donc permis de remettre en question les opinions et les croyances de son époque.
N'écrivait-il pas à la grande-duchesse Christine de Lorraine, en 1615, que «l'intention du saint-esprit est de nous enseigner comment on va au ciel, et non comment va le ciel»? Cette distinction fondamentale entre la foi et la raison, Galilée l'a mise en pratique en soumettant les idées et les théories -- les siennes et celles des autres -- aux tests de l'expérimentation et de l'observation objective de la nature. C'était une innovation, à une époque où les discours des Anciens (Aristote, Ptolémée) et les bulles papales pesaient plus lourd dans la balance que ce qu'on percevait du monde extérieur.
La métaphysique d'Aristote fut une des premières victimes de cette nouvelle «méthode scientifique» avec laquelle Galilée entreprit d'interroger la nature pour en percer les secrets. Prenons la théorie de la chute des corps en guise d'exemple: selon Aristote, les objets lourds étaient davantage attirés vers le sol que les objets plus légers; par conséquent, ils devaient tomber plus vite. A priori, cela semble évident. Mais est-ce bien le cas? Pour en avoir le coeur net, Galilée réalisa une série d'expériences rigoureuses sur la chute des corps, au cours desquelles il démontra que, contrairement à ce que professait le grand Aristote, l'accélération des corps en chute libre était indépendante de leur masse (lorsque la friction est négligeable). Deux boulets de canon de même diamètre mais de masses différentes, lâchés d'une certaine hauteur, arriveront au sol en même temps...
Le géocentrisme de Ptolémée était un autre dogme que l'Église trouvait particulièrement commode. Comment ne pas croire que la Terre, berceau de l'humanité et lieu de la passion du Christ, était au centre de l'Univers? Quand Josué demande à Dieu d'arrêter le Soleil dans sa course (Josué 10, 12-13), ne démontre-t-il pas que c'est l'astre du jour qui tourne autour de la Terre, et non l'inverse?
Mais tout aussi plaisant et rassurant qu'il fût, le système géocentrique montrait des failles gênantes dès le XVIe siècle. Par exemple, l'assemblage complexe d'épicycles et de déférents (des cercles tournant sur d'autres cercles) qui, selon Ptolémée, transportaient les planètes autour de la Terre permettait de faire des calculs prévoyant leurs positions futures; malheureusement, les planètes n'étaient pas toujours là où elles devaient être!
Des visions alternatives de l'univers astronomique commencèrent donc à circuler, dont la plus connue est bien sûr le système héliocentrique de Nicolas Copernic (1473-1543). Publié peu de temps avant la mort du savant polonais, son livre De Revolutionibus Orbium Coelestium sème la controverse et est rapidement jugé hérétique puis mis à l'index par les autorités ecclésiastiques. Un demi-siècle plus tard, la controverse, loin de s'éteindre, enflamme au contraire les débats intellectuels en Europe.
En 1609, dans cette atmosphère surchargée, Galilée, alors enseignant à l'Université de Padoue, entend parler d'une nouvelle invention attribuée au Hollandais Hans Lippershey (1570-1619), une lunette qui permet de voir des objets lointains comme s'ils étaient tout proches. Sans plan précis, mais avec de bonnes connaissances en optique et les fonderies de verre de Murano situées tout près, Galilée entreprend de construire sa propre lunette, qui s'avérera supérieure en qualité à tout ce qui existait à l'époque -- un exploit remarquable en soi.
Après avoir offert son «invention» au Doge de Venise en août 1609 (et, en homme avisé qu'il était, négocié au passage un poste permanent à l'université et l'augmentation de ses gages), Galilée pointa tout naturellement sa lunette vers la Lune. Ce qu'il a vu allait changer à jamais notre vision de l'Univers et de la place que nous y occupons.
Galilée a vu des montagnes et des cratères sur la Lune, alors que l'on considérait jusque-là notre satellite comme une sphère sans défaut (vision aristotélicienne de la perfection des corps célestes). Pointant son instrument vers la planète Jupiter, Galilée eut la surprise de découvrir quatre petites lunes en orbite autour de la géante. Comment des astres pouvaient-ils tourner autour d'un autre centre que la Terre?
Observant Vénus pendant quelques semaines, il constata que la planète montrait des phases, comme notre Lune, en totale contradiction avec le modèle géocentrique de Ptolémée. Le Soleil lui apparut couvert de taches sombres, contredisant une fois de plus la perfection aristotélicienne; qui plus est, ces taches se déplaçaient de concert sur la face de l'étoile, trahissant la rotation du Soleil sur lui-même. Si le Soleil était animé de rotation, pourquoi pas la Terre elle aussi?
Les visions de la lunette
Les contemporains de Galilée mirent d'abord en doute sa lunette et les visions qu'elle révélait, jugées fantaisistes et illusoires. Comment croire ce que nos yeux nous montrent lorsque cela contredit les dogmes de l'Église et l'enseignement des Anciens? Heureusement pour Galilée, un voyage à Rome au printemps 1611 lui permit de présenter sa lunette aux savants de l'Église et de faire accepter ses observations par le puissant Collège pontifical, ce qui lui assura la caution du Saint-Siège en ce qui concerne la réalité de ce que le télescope permettait de voir.
Par contre, les responsables de la Doctrine de la foi n'étaient pas prêts à accepter ce qui, pour Galilée, était la conclusion logique de ses travaux: la Terre n'est pas le centre du monde, c'est plutôt le Soleil qui est au centre et la Terre, comme les autres planètes, tourne en orbite autour de lui. Devenu résolument copernicien, Galilée s'attirera aussitôt les foudres de l'Église.
Passons rapidement sur ses nombreux démêlés avec l'Inquisition qui menèrent à son procès et à sa condamnation en 1633. Demandons-nous plutôt comment interpréter l'attitude négative de l'Église face aux positions héliocentristes de Galilée.
Il faut certainement voir dans le procès de Galilée une volonté de l'Église d'asseoir son pouvoir temporel sur des bases doctrinaires, surtout en ces temps troubles de schismes religieux. Giordano Bruno (1548-1600) a payé de sa vie son attitude de défiance face aux dogmes religieux de son temps. On connaît le sort qu'a connu Galilée, réduit à se récuser pour sauver sa vie... Crois ou meurs semblait être la seule ouverture au dialogue de l'Église à cette époque.
Heureusement, les choses ont bien changé en 400 ans et la réhabilitation de Galilée le montre bien. Dans un récent éditorial de l'Osservatore Romano, le père José G. Funes, directeur de l'Observatoire astronomique du Vatican, écrivait que «l'Église, d'une certaine façon, a reconnu ses erreurs. Elle peut peut-être faire mieux. On peut toujours faire mieux». Voilà qui est inusité sous la plume d'un ecclésiastique!
Mais quelle erreur reconnaît ainsi le père Funes? Une lecture trop littérale de la Bible, tout simplement. Rechercher dans les textes «révélés» des données ou des théories scientifiques mène rapidement à de graves dérives, dont certaines nous hantent encore aujourd'hui (pensons simplement au créationnisme). Lorsque l'Église s'est enfin décidée à reconnaître ses torts dans l'affaire Galilée (au terme d'une enquête qui aura duré de 1981 à 1992), le cardinal Poupard déclara, en présence du pape Jean-Paul II, que «certains théologiens contemporains de Galilée n'ont pas su interpréter la signification profonde, non littérale, des Écritures».
Nos propres limitations
Cette déclaration ressemble étonnamment à ce qu'écrivait Galilée lui-même il y a près de quatre siècles dans une lettre à Benedetto Castelli: «Si l'Écriture ne peut errer, certains de ses interprètes et commentateurs le peuvent, et de plusieurs façons.» Avec 400 ans d'avance, le scientifique Galilée aura ainsi été plus perspicace que les responsables de l'Église!
Tout en faisant son mea-culpa, l'Église souhaite évidemment renouer le dialogue avec la science... Pour faire mieux, comme l'écrivait le directeur de l'Observatoire du Vatican. Mais la religion peut-elle encore prétendre renseigner la science? Si Galilée revenait aujourd'hui, sans doute serait-il d'avis que la religion et la foi ne peuvent rien nous dire à propos du fonctionnement de la nature. Seule la science est en mesure de répondre à ces questions, bien que cela soit de manière imparfaite et partielle.
Mais les imperfections et les limites de la science ne signifient pas pour autant qu'il existe un ensemble de connaissances accessibles uniquement par des voies spirituelles (par exemple, les causes premières et les finalités du monde). Les «révélations» des différentes religions à ce sujet ne se prêtent pas à une analyse scientifique (réfutabilité des hypothèses, soumission à l'expérience, répétitivité des observations) ou même parfois historique; elles demeurent des connaissances subjectives peu utiles pour comprendre la nature du réel. Ne faut-il pas plutôt voir dans les limites de nos connaissances scientifiques actuelles un reflet de nos propres limitations, autant sensorielles qu'intellectuelles? En d'autres termes, ce n'est pas l'Univers qui est incompréhensible et mystérieux, c'est peut-être nous qui ne sommes pas outillés pour le comprendre!
En arriverons-nous un jour à une compréhension globale de la nature, du fonctionnement de l'Univers et de tout ce qu'il contient, incluant son origine et sa finalité? Sans tomber dans un positivisme ou un scientisme naïf, nous disons: pourquoi pas?
Galilée lui-même reconnaissait que ses travaux étaient préliminaires, se contentant d'avoir ouvert «l'accès à une science aussi vaste qu'éminente, dont mes propres travaux marqueront le commencement et dont des esprits plus perspicaces que le mien exploreront les parties les plus cachées». Après tout, la science n'a que quatre siècles; parions que l'avenir donnera raison à l'un de ses plus illustres fondateurs!
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Vous avez un commentaire, des suggestions? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.
Du nouveau! Pour lire ou relire les anciens Devoir de philo et Devoir d'histoire: http://www.ledevoir.com/societe/devoir_philo.html#.#

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Pierre Chastenay1 article

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Astronome au Planétarium de Montréal, l'auteur anime depuis l'an passé l'émission Le Code Chastenay, à Télé-Québec. Il est le porte-parole québécois de l'Année mondiale de l'astronomie 2009, qui célèbre le 400e anniversaire de la première utilisation du télescope par Galilée.





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