Il faudra être en pleine forme

Chronique d'André Savard

Il faudra être en pleine forme. Jean Charest a modifié l’agenda de ces rendez-vous partisans en vue des élections générales. Le premier ministre croit que ça va assez bien pour lui. Le Canada, ce grand pays, s’étale au soleil. En Ontario, il y a plus d’individus qui ne parlent ni le français ni l’anglais que d’individus bilingues. Le temps est au beau fixe, le temps idéal pour déclencher des élections.
Les sondages démontrent qu’aucun des grands partis n’est battu d’avance. Mario Dumont, qui désespérait, pourra partir à la chasse aux candidats. Polichinelles et mêmes quelques grands monstres sacrés voudront peut-être tenter leur chance. L’électeur qui a horreur de la politique n’aura plus qu’à fermer sa télé. Dans le silence, il voudra se dépayser dans la lecture d’un roman chinois. Lao She, par exemple, lui fera cette description d’une nation amorphe tandis que s’installe l’occupation japonaise à Pékin : «La force morale leur faisait peur et ils couraient à leur perte, se livrant au plaisir, devenant des libertins. Ils fumaient de l’opium, buvaient de l’alcool, flattaient les gens de théâtre, jouaient avec les femmes. Ils s’adonnaient aussi aux recherches vestimentaires.» Et l’électeur verra, en tournant la page, Lao She poursuivre en ces termes sa description de la mentalité d’une personne qui s’accommode du fait que son pays ait perdu son indépendance : « Elle se disait qu’elle avait plus d’importance que les japonais. Ses rapports avec eux n’étaient pas de ceux qui lient le maître au serviteur, mais le héros au brave, l’un faisant ressortir les mérites de l’autre.»
Décidément, il n’y a rien de mieux qu’un bon roman chinois pour oublier le Québec et sa politique… La télévision fermée, l’électeur lecteur n’entendra pas Stéphane Dion devant son caucus : «Nous allons renforcer la citadelle canadienne», a-t-il répété. Stéphane Dion trahit souvent sa prédilection pour les termes militaires. On dirait qu’il se conçoit comme le chef d’une occupation.
Au moins nous avons pu nous réjouir de la sortie publique de Bernard Landry à propos du leadership d’André Boisclair. Les cris d’alarme commençaient à fuser. Les critiques sortaient chaque jour avec plus de superficie. Bernard Landry a agi de façon responsable en sortant de la critique éclatée, inspirée par un regard effrayé qui dramatise.
Bernard Landry a livré une analyse articulée qui n’emprunte pas aux thèmes fabulistes, aux légendes urbaines. Le mécontentement laissé à tous les vents, sur Internet et ailleurs, finit dans les déformations prétentieuses, bien confites dans l’ordure. Bernard Landry a eu le mérite de tracer un portrait d’un chef en apprentissage sans se laisser guider par l’inimitié. Ce fut pourtant lui qui se vit accuser de trottiner au ras du sol.
André Boisclair a d’ailleurs assez bien réagi dans la tourmente. Au lieu de se rengorger face à la meute, il a fait acte d’humilité le soir même de la sortie publique de Bernard Landry. Au lieu de tenter de repiquer comme une proie qui risque d’être capturée vivante, il a simplement raconté comment il avait demandé conseil à son frère et à son père. La morale de l’histoire fut tirée lors du rassemblement du Parti Québécois de la fin de semaine : Boisclair se laisse moins qu’avant chatouiller la narine quand il respire la moutarde, ce qui augure bien quand on sait que l’on aura Jean Charest comme adversaire.
Les grands caractères sont rares et c’est déjà beaucoup que d’apprendre à contrôler son système nerveux. Beaucoup de groupes indépendantistes qui tendent à s’accuser de travailler pour le chat du voisin ne se sont pas laissés transporter cette fois outre mesure dans des querelles. Jean Charest souhaite un ciel rouge. Les délégués du parti Québécois ont eu assez de présence d’esprit pour le reconnaître et ne pas le lui donner.
Stephen Harper laisse Charest passer devant lui et organiser ses élections. Il a encore le temps, toute une année qui sera la sienne si l’on en croit l’astrologie : «Je tiens à offrir mes vœux les plus cordiaux à l’occasion du nouvel an vietnamien, a-t-il dit par communiqué. L’année du cochon sera marquée par des célébrations dans les communautés et les foyers vietnamiens du pays. Je célèbre cette occasion car je suis né en 1959, qui était aussi l’année du cochon.»
S’il attend une année, Harper aura manqué la sienne. Ce sera à ses risques. Une autre année lunaire viendra qui continuera avec des révélations qui ne seront pas celle du cochon, dira l’oracle asiatique. Et voilà un conseil précis! Sous les auspices d’un prochain cycle lunaire, qui sait ce que l’astrologue pourrait prédire. Même l’indépendance du Québec! Sinon la ville de Québec risquera d’évoquer lointainement le Pékin décrit par Lao She.
André Savard


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