Heureux bémol

ETS - Religion et intégration

La décision de la Commission des droits de la personne dans l'affaire de l'École de technologie supérieure et de ses étudiants musulmans semble ménager la chèvre et le chou. Elle pose pourtant un nouveau jalon en ce qui concerne la place de la religion dans l'espace public. Il est interdit d'interdire, ont répété les tribunaux. Mais cette exigence a son pendant: il n'est pas non plus question de tout permettre.
Le voile, l'érouv, la souccah, le kirpan... La société québécoise n'en finit plus de se faire brasser par des revendicateurs de l'identité religieuse. Et elle est bien déroutée de voir toutes ses inquiétudes rembarrées au nom de l'«accommodement raisonnable» qui préside à l'application de la Charte canadienne des droits et libertés. Où est le raisonnable quand la majorité a toujours l'impression que c'est elle qui doit jeter du lest ?
Erreur : la limite existe, a rappelé hier la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Les étudiants musulmans ont le droit de pratiquer leur religion dans des conditions acceptables et, à cet égard, l'École de technologie supérieure (ETS) a failli à la tâche. Par contre, «l'obligation d'accommodement n'est pas absolue». Un lieu de prière exclusif pour les musulmans, c'est trop. Pouvoir constituer une association religieuse accréditée par l'université, c'est trop aussi. Voir de la discrimination dans une affiche interdisant le lavage des pieds dans les lavabos, c'est également exagéré.
Bref, vivre ensemble exige des concessions des deux côtés.
Dans le cas de l'ETS, la preuve démontre que chaque partie s'est butée, s'enfermant dans une lutte sans merci : un local et rien d'autre pour les étudiants, l'application à la lettre du règlement -- allant jusqu'à retirer des tapis de prière rangés dans un casier -- du côté de la direction. La commission leur enjoint maintenant de s'asseoir et d'arriver ensemble non pas au meilleur accommodement possible mais au plus raisonnable.
Et ce dialogue imposé sera peut-être l'occasion de sortir des répliques réductrices désormais associées aux débats religieux. «Moi, ma religion m'impose de porter une kalachnikov», a-t-on niaiseusement entendu lors du jugement de la Cour suprême sur le kirpan, il y a quelques semaines. Dans ce cas-ci, le directeur de l'administration de l'ETS a assimilé le rituel des prières islamiques à l'envie de faire du ski, arguant qu'une université n'a pas à offrir tous les services. Bêtise ? Soyons généreux, disons plutôt incompréhension...
En revanche, le dialogue implique aussi que l'autre partie étudie de bonne foi les aménagements qui lui sont proposés. C'est une exigence que la justice, ici comme ailleurs, commence enfin à mettre en avant.
La décision de la Commission québécoise est en effet à rapprocher de celle rendue hier, belle coïncidence, par la Chambre des lords de la Grande-Bretagne, qui portait sur la revendication d'une jeune musulmane de porter à l'école le jilbab, cette longue robe islamique qui ne laisse voir que les mains et le visage. Les lords ont rejeté la requête parce que l'école mise en cause avait fait beaucoup d'efforts afin que son règlement vestimentaire, qui impose un uniforme, convienne aux musulmans, la tunique et les pantalons traditionnels, le chalouar kamiz, étant autorisés. Celui-ci ne couvre pas assez le corps, au dire de la jeune plaignante. La majorité des musulmans s'en accommode pourtant fort bien, lui a rétorqué la cour à l'unanimité.
Un point de repère commence donc à se mettre en place : si la «majorité» doit prendre acte des nouvelles croyances qui l'entourent, elle n'a pas à satisfaire les plus intégristes. Ce bémol au «tout-religieux» était à nos yeux inévitable. Mais il est vraiment heureux qu'il commence à être mis en évidence dans l'argumentaire juridique et qu'il soit posé avant que la Commission québécoise ne lance le vaste débat sur la laïcité et la religion promis pour l'automne.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->