Essais québécois - Du bon usage du patriotisme

17. Actualité archives 2007

L'ethnologue Robert-Lionel Séguin n'avait que 19 ans quand il a rédigé, en 1939, Le Dernier des Capots-Gris, un roman resté inédit sur la rébellion des Patriotes de 1837-1838. C'est à Georges Aubin, qui d'autre, que l'on doit sa publication, en 2006, aux Éditions Trois-Pistoles.
«C'est un roman tout simple, voire naïf, mais bien de son temps», écrit ce dernier, en ajoutant qu'il «s'adresse d'abord à la jeunesse québécoise en quête de vérité et non à la race des dégénérés et des apatrides de la planète, ni aux pseuso-intellectuels faiseurs de thèses universitaires en peau de pet, ni à certains (re)censeurs bêtas et assassins qui logent à la RHAF, non plus qu'aux Tizamis du Devoir.» Malgré ces attaques gratuites inspirées par on ne sait trop quelle frustration, il faut reconnaître qu'Aubin réalise là un bon coup.
Le Dernier des Capots-Gris, en effet, n'est pas sans défauts. Il fourmille de descriptions convenues de la nature québécoise, contient des sauts chronologiques subits et un peu flous et ne brille pas par la complexité de sa composition. Modeste, Séguin, dans son avant-propos, implorait d'ailleurs l'indulgence du lecteur à l'égard de «la pauvreté de [son] style». Inspiré par un fort et sain patriotisme, le novice signait néanmoins un roman historique plutôt rythmé, agréable à lire et bellement édifiant.
Orphelin, Robert Dechênebrun (Aubin fait remarquer la référence à Robert de Roquebrune, auteur du roman Les Habits-Rouges en 1923) a été élevé par son oncle, un notaire patriote de Saint-Eustache. Jeune adulte instruit et désoeuvré, il finit par s'enrôler dans les forces coloniales anglaises, alors que Papineau attise les esprits contre elles. Lors d'une échauffourée opposant les Fils de la Liberté aux bureaucrates dans les rues de Montréal, Dechênebrun trouve son chemin de Damas: «Il se vit traître à son pays et à ses traditions. Il rougit de sa situation. Combattre pour ses droits, ses libertés et la survivance de sa langue, lui parut une chose sublime. Son esprit se révolta contre le devoir.» Dès lors, il rejoint le camp des Capots-Gris, à la grande joie du notaire qui l'accueille comme l'enfant prodigue. Tous deux, ensuite, participeront à la victoire de Saint-Denis, en novembre 1837, pendant laquelle «la baïonnette de l'Anglais croisa la fourche du Canadien». À Saint-Charles, le notaire trouvera la mort. À Saint-Eustache, dans une triste conclusion épique, Dechênebrun expirera sur le monument funéraire de ses parents.
Séguin, évidemment, se sert de cette fiction à saveur historique pour présenter son interprétation des troubles de 1837. Il ne fait pas de doute, selon lui, que ce sont les abus du gouverneur et du Conseil législatif anglais qui en sont les responsables.
Quant à l'attitude des Patriotes, Séguin reprend la thèse nationaliste classique: mal préparés et mal équipés, les insurgés ont été victimes de leur «folie» et de leur «entêtement», mais leur geste fut néanmoins héroïque et nécessaire. Auraient-ils dû écouter Étienne Parent, «le plus puissant journaliste d'alors et l'un des esprits les mieux équilibrés», partisan de la modération? Peut-être. Pour Séguin, toutefois, la soumission de Mgr Lartigue et du haut clergé aux Anglais, imposée de force à un bas clergé souvent près des Patriotes, n'est pas à leur honneur. Les militaires anglais, enfin, apparaissent cruels dans le combat («La plainte étouffée du Capot-Gris se mêlait tragiquement au ricanement féroce de l'Anglais») et sans mansuétude dans la victoire en maniant «la torche incendiaire». Seul un major de leur armée sauve leur honneur en reconnaissant chez un Patriote canadien le pendant de son propre patriotisme à l'égard de l'Angleterre.
Dans un court essai qui accompagne son roman, Séguin fait des insurgés de 1837 «le symbole frappant d'une résistance opiniâtre à la tyrannie du pouvoir». Leur défaite, écrit-il, ne rend pas leur combat inutile puisque, «vaincus dans la lutte, ils ont triomphé dans l'Histoire». La lutte, précise toutefois Aubin, a changé, mais elle dure toujours et l'histoire n'est pas finie.
Séguin, s'il était encore de ce monde, nous inciterait sûrement à tirer, pour aujourd'hui, deux leçons des Patriotes: reconduire leur patriotisme courageux et ouvert, de même que leur goût de la liberté, mais éviter leur «folie». Les fusils et la violence, dans notre histoire, ne nous ont jamais souri.
Crémazie, le Patriote amer
«Heureux qui le connaît, plus heureux qui l'habite, / Et, ne quittant jamais pour chercher d'autres cieux / Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite, / Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux!», écrivait Octave Crémazie dans son poème intitulé Le Canada. Quelques années plus tard, de son exil à Paris, il envoyait pourtant ces mots à l'abbé Casgrain: «Dans la poésie, dans le roman, nous n'avons que des oeuvres de second ordre. [...] La cause de cette infériorité n'est pas dans la rareté des hommes de talent, mais dans les conditions désastreuses que fait à l'écrivain l'indifférence d'une population qui n'a pas encore le goût des lettres, du moins des oeuvres produites par les enfants du sol.»
On peut lire ces jugements contradictoires dans Poèmes et proses, une anthologie de textes de Crémazie présentée, trop brièvement, par Odette Condemine et publiée dans la collection «Bibliothèque québécoise». Obsédé par la mort (son poème intitulé Les Morts n'est, pourrait-on dire, pas piqué des vers) et chantre du sentiment patriotique (mais d'un patriotisme ambigu qui pleure la défaite française tout en témoignant de sa fidélité au nouveau maître anglais), le poète, comme plusieurs de ses semblables du XIXe siècle, n'a pas très bien vieilli.
Le prosateur, toutefois, celui qui correspond avec Casgrain pour déplorer l'état des lettres canadiennes et pour commenter sa propre fatigue poétique, celui qui écrit à ses frères pour leur raconter le siège de Paris en 1870 (Crémazie, qui a dû manger du cheval, du chien, du chat et du rat, compare son estomac à «l'arche de Noé») reste frais et étonnant.
Dans Une littérature qui se fait, Gilles Marcotte le qualifie de «prosateur de bonne classe, beaucoup plus près de nous, beaucoup plus lisible aujourd'hui que le poète», et, dans sa Petite anthologie péremptoire de la littérature québécoise, il précise: «Le plus vrai Crémazie, le Crémazie véritablement écrivain, c'est dans sa correspondance que je le trouve, plus précisément dans ses lettres à l'abbé Casgrain.» Il a raison.
louiscornellier@ipcommunications.ca
***
Le dernier des Capots-Gris
Suivi de Souviens-toi. Méditations sur 1837
Robert-Lionel Séguin, Introduction et notes de Georges Aubin, Trois-Pistoles, Notre-Dame-des-Neiges, 2006, 216 pages
***
Poèmes et proses
Octave Crémazie, Textes choisis et présentés par Odette Condemine, «Bibliothèque québécoise», Montréal, 2006, 224 pages


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé