Entretien avec Martin Lemay : «Si je suis optimiste dans notre lutte collective contre le coronavirus, je ne le suis cependant pas pour la suite des choses».

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« Nations, frontières, États, ne seraient que des ruses afin de maintenir la domination de l’homme blanc. »


Longtemps engagé en politique, à Montréal comme à Québec, où il fut député de 2006 à 2012, Martin Lemay s’est tourné depuis plusieurs années maintenant vers l’écriture. Auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels on trouve À la défense de Maurice Duplessis et L’union fatale : gauche et indépendantisme, on peut le lire régulièrement dans la revue L’Action nationale, dont il est un collaborateur régulier, essentiel et très apprécié. Je ne crois pas me tromper en disant qu’il s’agit d’un des essayistes les plus perspicaces au Québec, qui décode d’autant mieux l’époque qu’il ne se soumet pas aux dogmes de la pensée officielle. J’ai voulu savoir quel regard il portait sur la dimension politique et idéologique de la présente crise et lui ai posé quelques questions pour cela. Ses réponses méritent le détour! 


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Mathieu Bock-Côté : Cette crise agit à la manière d’un accélérateur historique. Ceux qui il y a encore quelques jours tenaient au grand récit de la mondialisation heureuse se voient obligés de fermer les frontières, même s’ils ont résisté à cette mesure autant qu’ils ont pu, comme on l’a vu au Canada avec Justin Trudeau et comme on l’a vu aussi d’une autre manière avec Emmanuel Macron. Ont-ils selon vous préféré risquer la santé des populations plutôt que remettre en question le dogme sans-frontiériste? La nation, conspuée, redevient un symbole de mobilisation fort. Comment interpréter ce grand revirement? Sommes-nous témoins de la fin de l’aventure mondialiste et de l’hubris idéologique qui la caractérisait? 


Martin Lemay : Il aura suffit d’une particule microscopique pour réussir ce que le terrorisme, les crises économiques, les guerres ou les différents bouleversements socio-politiques n’ont pas réussi à faire : nous immobiliser. Le coronavirus nous ramène brutalement à l’essentiel : la nation, les frontières, l’État. Du coup, ce dernier a dû rapidement renouer avec sa principale responsabilité : assurer notre protection. On s’en doutait, ce n’était pas la conception de Justin Trudeau et d’Emmanuel Macron. Leur refus de voir le danger puis de fermer leurs frontières et de mobiliser leur État serait loufoque s’il n’était funeste. Même s’ils ont fini par comprendre, ils nous auront fait perdre un temps précieux. Alors oui, pour certains dirigeants, leur idéologie mondialiste passe avant notre sécurité. Le slogan mille fois répété « la nation, les frontières et l’État sont des reliquats de l’ancien monde » n’était justement qu’un slogan, pour ne pas dire un mensonge. Après la crise, nous ne devrons pas l’oublier, car ceux qui pensent ainsi seront encore aux commandes. 


Peut-être que le plus spectaculaire effet de cette crise aura été de nous rappeler l’importance d’une notion détestée, rejetée, vilipendée : l’autorité. Actuellement, nous sommes heureux de constater qu’il y a des individus en charge. Plus encore, nous leur obéissons ! Cela nous a pris un virus pour nous remémorer que l’autorité, celle du premier ministre, celle des médecins, celle de la police, celle des parents, celle des professeurs, est non seulement essentielle en temps de crise, mais aussi, à la cohésion sociale et à la solidarité, en un mot, à la vie en société. 


Mathieu Bock-Côté : Il y a quelques jours, un journaliste cherchait dans un article à faire du populisme le vecteur politique de l’épidémie. Dans un autre, une chroniqueuse laissait entendre que le racisme anti-asiatique et les gestes s’en réclamant seraient à la hausse au Québec, en ce moment, même si les services policiers disent le contraire. Comment interprétez-vous cet acharnement idéologique dans la présente épreuve? Pourtant, ce sont les «populistes» qui ont les premiers proposé la fermeture des frontières à laquelle tous se rallient. Peut-on dire que la présente crise leur donne raison? 


Martin Lemay : Le propre d’un idéologue est d’être indifférent à la réalité et aux faits. Vous en donnez deux beaux exemples. J’ai beau faire un effort, je n’arrive pas à faire le lien entre populisme et coronavirus. À ma connaissance, l’Allemagne, la Chine, la Corée du Sud, le Canada, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Espagne ne sont pas sous la coupe de dirigeants dits « populistes » Cela ne les a pas empêchés de faire des erreurs. Pour juger, les seules variables utiles sont moins celles de la droite, de la gauche ou du populisme que celles de la compétence et de la prévoyance. Je rappelle que le 7 mars, M. Macron incitait ses concitoyens à aller au théâtre, puis, quelques jours plus tard, à aller voter aux élections municipales. Le Président français serait-il un dirigeant populiste ? Soyons sérieux. Cela dit, les médias ont actuellement une lourde responsabilité. À la fin de la crise, leur travail sera jugé par la population. Je dois dire que, jusqu’à maintenant, mis à part certains cas, ils sont à la hauteur des enjeux, même s’ils sont également frappés très durement.  


Mathieu Bock-Côté : La réaction des Québécois dans la crise est fascinante. Ils se mobilisent clairement autour de leur premier ministre et de leur État national. Est-ce que cette crise vient confirmer et même raviver, alors que certains la disaient en voie de déliquescence, l’identité québécoise? Comment interprétez-vous l’incroyable rassemblement des Québécois autour de François Legault? Et comment comprenez-vous inversement la liquéfaction de Justin Trudeau dans la crise? 


Martin Lemay : Il n’y a pas deux individus plus différents que François Legault et Justin Trudeau. M. Legault n’est pas un idéologue. Il a une conception traditionnelle de l’État, un État qui possède des frontières et qui s’incarne dans une nation. Bref, un État qui protège. Ainsi, il a rapidement saisi le danger. Son expérience politique et sa longue traversée du désert lui ont permis de faire les bons choix, comme vient d’ailleurs de le souligner Lucien Bouchard. Lors de ses conférences de presse, son attitude est grave, mais dénuée de pathos. Il dit les choses telles qu’elles sont et il ne se disperse pas dans mille et une considérations secondaires. À chaque jour son défi, son ordonnance, sa recommandation. Les plus jeunes viennent de faire connaissance avec l’ancienne notion du « bon père de famille ». Et sa performance est d’autant plus remarquable qu’il ne disposait pas d’un mode d’emploi. J’ajoute que notre premier ministre est un homme d’affaires. Cette compétence sera cruciale dans l’après-crise alors que la relance de l’économie sera l’objectif prioritaire. Enfin, M. Legault nous a demandé de sacrifier notre sacro-saint confort et nos sacro-saints droits individuels pour le bien de tous. Il faut le dire, nous assistons actuellement à une véritable révolution politique. Toute la question est de savoir si elle durera.  


Le portrait de M. Trudeau est fort différent. Il avait pourtant les mêmes informations à sa disposition que son homologue québécois. Plus encore, le premier ministre du Canada a dix fois plus de moyens pour agir. Or, au début de la crise, alors qu’il aurait dû imposer son autorité, il bafouillait des phrases creuses. Par exemple, il débutait ses conférences de presse avec beaucoup de retard, lançant ainsi le message que la situation n’était pas grave. M. Trudeau pense que la politique est une promenade dans un champ de roses, alors qu’elle ressemble plutôt à une course dans un champ de mines. Bref, alors que M. Legault se révèle être un véritable chef d’État, M. Trudeau a ployé sous la charge. Heureusement, depuis, il s’est ressaisi. Ne nous berçons cependant pas d’illusions. Avant la crise, M. Trudeau, M. Macron et de nombreux autres dirigeants pensaient que les nations, les frontières et les États étaient anachroniques. Il faudrait être naïf pour croire qu’ils changeront d’idée. 


Mathieu Bock-Côté : Certains, après la crise, voudront revenir à la normale, et faire comme si ce dérèglement global n’était qu’une mauvaise passe à l’échelle mondiale. Ils seront nombreux parmi nos élites. Croyez-vous que nos sociétés seront quand même capables de faire un bilan critique du modèle de civilisation qui a rendu cette crise possible? Quelles sont les grandes réformes auxquelles nos sociétés devront se soumettre une fois qu’elles seront sorties de cette crise? 


Martin Lemay : Dans une entrevue récente, l’écrivain Sylvain Tesson résumait ainsi l’époque : « Dieu est mouvement. Circuler est bon. Demeurer est mal ». Avions, bateaux, camions, voitures, sont les idoles de notre époque. Sans tous ces appareils, il n’y aurait pas de mondialisation telle qu’on la connaît. Je ne veux pas faire la leçon, mais, à mon avis, la première cause de cette crise tient à notre mode de vie fondé sur le transport des personnes mais surtout des biens de consommation (sans oublier les virus...) « Je consomme donc je suis » dirait aujourd’hui Descartes. Si je suis optimiste dans notre lutte collective contre le coronavirus, je ne le suis cependant pas pour la suite des choses. En fait, je suis convaincu qu’après la crise, notre « ancienne vie », je dirais, reprendra son cours, et ce, pour trois raisons.  


Derrière la mondialisation se cachent d’énormes intérêts financiers. Je doute que ceux qui en profitent veuillent abandonner leurs sources de profits. Après la crise, ils voudront que les choses redeviennent rapidement comme avant. Ces capitalistes mondialisés font partie de ceux qui nous expliquent depuis des décennies que les nations, les frontières et les États sont dépassés. Étrangement, ils n’hésiteront pas à solliciter l’aide des États afin de se sortir du pétrin.  


Deuxièmement, ces capitalistes ont leurs idéologues, leurs idiots utiles, les progressistes. Ces derniers rejettent aussi les nations, les frontières et les États, mais pour des raisons différentes. Nations, frontières, États, ne seraient que des ruses afin de maintenir la domination de l’homme blanc. Les progressistes ont une grande influence dans les organisations internationales ainsi que dans les médias et les universités. Ils n’y renonceront pas sans combattre. À cause de la crise, ils ont dû prendre une pause. Mais ils travailleront ferme pour exercer à nouveau leur magistère sur nos esprits. 


Troisièmement, après la crise, quel comportement adopterons-nous ? Notre mode de vie est basé sur la consommation à outrance, sommes-nous prêts à le changer ? Prendrons-nous conscience que l’avidité des capitalistes n’a d’égal que notre propre avidité ? Est-ce que le tourisme de masse ne sera plus qu’un souvenir ? « À toute chose malheur est bon » dit le dicton. Cette crise nous rappelle que nous ne sommes pas uniquement des consommateurs, mais surtout des citoyens, soucieux du bien commun. 


Je présente une dernière considération. Après la crise, nous devrons réfléchir à nos relations avec la Chine. Sommes-nous trop dépendants ? Disons les choses telles qu’elles sont, est-ce normal qu’un régime totalitaire ait une si grande influence dans le monde et dans nos vies ? Plusieurs s’inquiètent, à juste titre, des élucubrations du Président américain Donald Trump, mais très peu s’interrogent sur les actions de la Chine. À tout le moins, nous devrons nous rappeler qu’elle aura été à l’origine de deux crises sanitaires majeures. Pire encore, dans le dernier cas, le gouvernement chinois aura tardé à nous avertir du danger. À l’avenir, pourrons-nous lui faire confiance comme si de rien n’était ? 


Mathieu Bock-Côté : Croyez-vous qu’une telle crise fait réapparaître les traits de caractère profonds du peuple québécois ? 


Martin Lemay : Dans une chronique précédente, vous avez eu recours à la notion de « survivance ». Votre référence est fort pertinente. Comment résumer notre histoire ? Par un mot : survivance. L’époque de la Nouvelle-France a été celle de la survie dans sa plus simple expression : survivre à la famine, survivre en hiver, survivre dans un territoire aussi immense qu’inconnu et survivre aux guerres contre les Iroquois et leurs alliés anglais. Après la Conquête, nos ancêtres ont pratiqué la survivance religieuse et matérielle. Il n’est pas inutile de rappeler que la loi anglaise interdisait formellement la pratique de la religion catholique. Enfin, aujourd’hui, nous affrontons un autre type de survivance, soit celle linguistique et culturelle à une époque où la mondialisation (on y revient toujours !) pousse à l’uniformisation anglo-saxonne. Les Québécois font partie de ce groupe de petites nations qui, comme l’écrit Milan Kundera, « voient leur existence perpétuellement menacée ou mise en question ; car leur existence est question. »  


Cela pour dire que la « survivance » est dans notre ADN collectif. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le remarquable ouvrage de Fernand Dumont Genèse de la société québécoise dans lequel il nous dit qu’« En somme, les vieux problèmes ont changé de visage ; ils n’ont pas disparu. » Et que, de ce fait, « la survivance ne cessera pas de requérir une constante vigilance ». Malgré tout ce qui nous divise, le peuple québécois a gardé sa capacité à s’unir devant le danger. Je ne suis donc pas surpris de voir tous ces élans d’unité et de solidarité.