Essais québécois

Éloge mitigé de la gauche caviar

Pauline Marois devrait lire de toute urgence l'admirable essai de Laurent Joffrin

Climat politique au Québec


La gauche caviar n'a pas très bonne réputation. Composée des privilégiés de la société qui critiquent néanmoins le système en place et s'engagent en faveur de la justice sociale, elle ne trouve grâce ni aux yeux des possédants -- qui l'accusent de trahison -- ni aux yeux de la gauche radicale et des défavorisés -- qui lui reprochent son train de vie et remettent en cause la sincérité de son engagement. Pourtant, écrit l'essayiste français Laurent Joffrin dans une fascinante Histoire de la gauche caviar, elle n'a pas à rougir de son bilan, qui vaut mieux que celui de ses dénonciateurs.
«Fraction progressiste de la classe dirigeante, celle qui agit de concert avec les classes dominées», la gauche caviar, qui est de tous les pays et de toutes les époques, croit à la réforme plutôt qu'à la révolution. Sa raison d'être, selon Joffrin, pourrait se résumer ainsi: «Vivre en haut de la société mais tendre la main à ceux d'en bas.» Voltaire, snob, riche et obsédé par «l'amitié des grands», en est, d'une certaine façon, le fondateur. Il «émarge à l'ordre traditionnel, écrit Joffrin, mais il en sape les fondements [...]. Ses batailles contre les préjugés et contre l'Église en font un des éclaireurs de l'Humanité».
Il fera école. Le noble La Fayette combattra la noblesse en se faisant officier de l'armée de Washington. Le riche Zola consacrera sa vie à dénoncer la misère et l'injustice. Keynes, le grand bourgeois, «révolutionna l'économie politique et fit plus pour la classe ouvrière que tous les Lénine de la Terre». D'autres auront pour nom Talleyrand, Eugène Sue, Victor Hugo, Franklin Roosevelt, Léon Blum et, plus près de nous, Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy. Leur parcours réfute la logique marxiste. «Force du hasard, souveraineté des choix individuels: là encore les philosophes de l'Histoire se trompent en voulant tout prévoir et tout expliquer par les structures sociales, constate Joffrin. Pour la gauche caviar, l'existence précède l'essence. Les idées initiales, les préjugés de classe, les convictions héritées ne déterminent pas la vie de l'élite progressiste. C'est la vie qui forge ses idées.» Dans l'histoire, ajoute l'essayiste, ceux qui ont contesté les structures des sociétés appartenaient presque aussi souvent à la classe favorisée (c'est même le cas de Marx et Engels) qu'à la classe défavorisée. Et ce fut pour le mieux, évidemment: «Les classes pauvres ont besoin de recruter des alliés qui leur apportent idées, compétences, expertise et vision. Non qu'elles soient incapables de les formuler elles-mêmes, loin de là. Mais la contribution d'hommes, au fait du monde, connaissant bien l'adversaire social et politique, est une aide précieuse dans le combat pour la réforme de la société» En France, dans l'univers des médias, des publications comme Le Nouvel Observateur (dont Joffrin est directeur de la rédaction), Libération et Le Monde ont porté cette idée.
«L'État providence, les lois sociales, la protection des travailleurs, l'éducation pour tous et une prospérité inédite dans l'histoire humaine» ne sont bien sûr pas dus exclusivement aux efforts de la gauche caviar, mais ils figurent néanmoins à son bilan puisqu'elle en a fait le coeur de son programme réformiste. «Tout irritante qu'elle était, remarque Joffrin, la gauche caviar a donc joué un rôle historique.»
Le joue-t-elle encore? Rien n'est moins sûr. Devant l'avancée des effets de la mondialisation néolibérale et de la financiarisation de l'économie dans les années 1990, la gauche caviar a perdu sa boussole et s'est éloignée du peuple. Elle a conservé le caviar sans la gauche et «a dérivé loin des aspirations populaires». Elle n'a pas abandonné tous ses combats (l'international et la culture l'intéressent encore, comme en témoignent les interventions d'un BHL, par exemple), mais elle a délaissé le social, rapidement récupéré par les libéraux. C'est toute la gauche, depuis, qui se retrouve déroutée, ce qui montre bien, selon Joffrin, le rôle essentiel de sa frange caviar dans son succès.
Le cas québécois
Le Québec, bien sûr, n'est pas la France. Notre gauche caviar, dans ces conditions, n'a jamais été aristocratique, mais nous en avons quand même eu une, dont Joffrin ne parle pas. Pour s'en tenir aux années récentes, on peut mentionner des noms comme Eric Kierans, Jacques Parizeau, René Lévesque, Camille Laurin et une bonne partie des ministres et intellectuels péquistes ou souverainistes des années 1970 et 1980. Bourgeois ou petits-bourgeois, ils ont défendu et appliqué d'importantes réformes politiques, sociales et économiques qui ont grandement bénéficié aux classes populaires. Le Devoir, que Joffrin n'hésiterait pas à qualifier d'organe par excellence de la gauche caviar québécoise, fut leur tribune de prédilection.
Mais ici aussi, comme dans la plupart des pays d'Europe occidentale, cet élan fut freiné dans les années 1980 et 1990. Notre gauche caviar a elle aussi, trop souvent, «succombé aux sirènes libérales» et «perdu sa colonne vertébrale idéologique, de nature social-démocrate, pour un verbiage moderniste et bobo qui lui a rendu le plus mauvais service». Alors que leurs prédécesseurs réformistes demeuraient attachés à l'amélioration des conditions populaires, les représentants actuels de la gauche caviar s'avèrent, à l'image de leurs semblables européens, «incapables d'opposer au modèle libéral un contre-modèle à la fois moderne et égalitaire». C'est Boisclair qui veut «libérer le capital», Joseph Facal et Pierre Fortin qui confondent lucidité et adaptation soumise, Pauline Marois qui se fait choriste de la pensée patronale d'Alain Dubuc. Nous avons, malheureusement, une droite caviar. Elle prend la figure des Lucien Bouchard, Laliberté et Rozon qui appellent «immobilisme» le rejet populaire de leurs projets subventionnés dignes de républiques bananières. Nous avons une gauche assez radicale qu'un relatif manque de réalisme condamne à la marge.
Ce qui nous manque le plus cruellement, c'est donc cette gauche réformiste qui a façonné le Québec moderne. Les élites progressistes, la gauche caviar façon Joffrin, ne la résument pas, mais elles en constituent un maillon essentiel. Où sont-elles, aujourd'hui, alors que le bilan social auquel elles ont contribué est gravement menacé par les assauts conservateurs, libéraux et adéquistes-populistes?
«Dans "gauche caviar", conclut Joffrin, le caviar l'a emporté sur les idées.» Pauline Marois, incarnation parfaite de notre gauche caviar politique, sait-elle que c'est à sa capacité de renverser cette tendance qu'elle devra son succès ou son échec, et par conséquent ceux de la gauche réformiste québécoise? Qu'elle lise de toute urgence l'admirable essai de Laurent Joffrin pour s'en convaincre.
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Histoire de la gauche caviar
Laurent Joffrin, Points, Paris, 2007, 226 pages
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louisco@sympatico.ca


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