Économie et finance (2)

Diagnostic sur le dollar américain

Crise mondiale — crise financière

Début 2000, il était devenu évident pour à peu près tout le monde que l'envolée des titres technologiques ne pouvait pas durer encore longtemps. Chez Goldman Sachs, on favorisait désormais l'énergie. Même mary Meeker et Henry Blodget avaient commencé à se distancer des point.coms. Greenspan, lui, avait porté le taux des fonds fédéraux à 6%, le niveau atteint quelques mois avant la débâcle de 1929. En avril, donc, le Nasdaq dévisse avec vengeance. Les rapports cours/bénéfice à 200 n'inspiraient soudainement plus confiance. Plus tard, en fin d'année, ce sera au tour d'Enron de ne plus inspirer confiance. Des rumeurs peu rassurantes circulaient sur la solidité de ses profits.
George W. Bush arrivera donc à la présidence alors que des nuages passablement gris s'accumulaient au-dessus du Bas-Manhattan. Les scandales comptables avaient commencé à faire les manchettes et cela n'annonçait rien de bon. Et, à Wall Street, on voulait de l'action. Comme le nouveau président avait pris possession de la Maison-Blanche avec un budget équilibré et une dette relativement modérée, à 5,7 billions $US, il s'empressera de proposer de plantureuses diminutions d'impôt, comme il l'avait promis au cours de sa campagne électorale. À la Réserve fédérale, Greenspan,lui, agitait la crainte d'une dépression pour entreprenre une longue baisse du taux des fonds fédéraux.
Quelques jours avant les attentats du World Trade Center, donc, le taux des fonds fédéraux avait été ramené à 3,5 %. Et, ce n'était pas terminé. Le président, de son côté, allait entreprendre de coûteuses campagnes militaires en Afghanistan et en Irak. Mais, il n'était pas question de hausser les impôts pour les financer. Heureusement, le crédit était abondant. Bien sûr, le «carry trade» contribuait à garder les taux à long terme bas. Mais, il y avait également le Japon qui s'adonnait frénétiquement à la pratique de l'assouplissement quantitatif. En termes moins feutrés, le Japon imprimait des yens pour acheter des bons du Trésor US dans le but d'empêcher la hausse de sa monnaie face au dollar. L'économie japonaise ne s'était en effet toujours pas relevée de la débâcle de la fin des années 80. Puis, il y avait enfin la Chine qui avait commencé à recycler ses surplus commerciaux en dollars qu'elle utilisait ultimement pour faire l'acquisition de ressources naturelles. Il ne faut surtout pas oublier que celles-ci, y compris le pétrole, se transigent en dollars US.
La Chine avait en effet finalement été admise au sein de l'Organisation mondiale du commerce, ce qui avait donné lieu à une accélération du mouvement de délocalisation entrepris en Amérique quelques années auparavant. En fait, l'Amérique délocalisait avec désinvolture. Et, l'Inde s'était jointe aux destinations privilégiées des dirigeants d'entreprise américains. La Chine devait devenir l'usine du monde et l'Inde, le bureau du monde. Tout y passait: entreprises manufacturières, centres d'appel, services d'ingénierie, services de conception en architecture, analyse financière et services de recherche et de développement. Après tout, un ingénieur indien ne coûtait-il pas trois fois moins cher qu'un ingénieur américain? Certains parlaient même de délocaliser le diagnostic médical.
Aux États-Unis, on assistait à une véritable surboum du crédit. Fin juin 2003, le taux des fonds fédéraux avait été ramené à 1 %. Washington baignait littéralement dans l'argent emprunté. Il fallait bien financer les diminutions d'impôt et les initiatives militaires du président. Et, on ne se privait pas sur Main Street non plus. L'économie reposait désormais exclusivement sur le consommateur qui, lui, agitait sa carte de crédit avec abandon. Dans les pages de Business Week, on célébrait le consommateur comme le héros du moment. En fait, le secteur de la consommation n'était pas vraiment le seul moteur de l'économie. La construction résidentielle ne se portait pas trop mal non plus. L'administration Bush encourageait en effet les banques à mousser la propriété résidentielle au pays. Et, Wall Street ne demandait qu'à obéir au président, d'autant plus qu'il y avait une commission et un bonus au bout de tunnel. Malheureusement, les acheteurs capables de rembourser étaient déjà à peu près tous propriétaires de leur résidence. Mais, à Wall Street, on est pas de nature à se laisser embêter par semblable détail. On entreprit donc la course aux acheteurs moins fiables...puis aux acheteurs beaucoup moins fiables. C'est la course qui donnera lieu aux fameuses hypothèques dites «subprime». Achetez avant que les taux ne remontent, prévenait-on. Greenspan, lui, gardera le taux des fonds fédéraux à 1 % jusqu'à la fin de juin 2004.
Mais, est-ce que Wall Street ne se plaçait pas dangereusement à risque en prêtant ainsi à des emprunteurs au crédit douteux?...Non. Parce que, voyez-vous, on avait recours à la technique de la titrisation, laquelle consiste à regrouper des créances, à les diviser ensuite en tranches de 1000 $ et à les revendre comme des obligations à plus naïfs que soi...À Henri-Paul Rousseau,par exemple. À Wall Street, cependant, on ne présentait pas les choses en pareils termes. La titrisation y était plutôt décrite comme une technique permettant de partager le risque avec des gens en meilleure position de le supporter que l'émetteur du prêt initial. En fait, les banques se débarrassaient sciemment de prêts qu'elles savaient pourris. Et, tout le monde n'y voyait que du feu? Oui et non. À ceux qui soulevaient des doutes, on offrait une assurance défaut, les credit default swaps (CDS). Vous voyez, pour une petite commission un assureur prendra la relève du prêteur en défaut. Vous ne risquez rien. Ce que l'on ne disait pas, c'est que les assureurs garantissaient jusqu'à 30 fois leur capital et qu'ils...titrisaient leurs commissions. Tout l'édifice n'était qu'un grotesque château de cartes destiné à s'effondrer plus tôt que plus tard. Dans une bonne mesure, il reposait sur la capacité de payer du consommateur et celle-ci s'effritait de jour en jour.
Mais, avec les fonds fédéraux à 1 % pendant un an, le «carry trade» avait pris un nouveau visage. Les banques empruntaient à la Réserve fédérale et repassaient aussitôt l'argent aux fonds spéculatifs qui, eux, pariaient désormais sur les ressources naturelles. Évidemment, cette pratique donna lieu à une hausse marquée des prix du pétrole et des produits alimentaires. Mais, comme les gouvernements aiment bien parler d'inflation hors énergie et alimentation, secteurs jugés trop volatiles, les manchettes n'étaient pas trop inquiétantes. À l'épicerie et à la pompe, cependant, on ne parlait pas de prix ...hors énergie et alimentation.
En 2005, le prix des résidences familiales avait commencé à refroidir. Il était donc devenu plus difficile d'emprunter sur sa maison pour continuer à consommer. En outre, des rumeurs se faisaient de plus en plus persistantes à l'effet que les géants du refinancement hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mac, étaient embourbés dans un filet de produits dérivés dont ils ne pourraient pas se tirer. Or, le consommateur était assailli de toutes parts. Dopé par la spéculation, le prix du pétrole continuait de monter. Et, Greenspan, lui, avait recommencé à augmenter les taux. Fin 2006, le taux des fonds fédéraux était de retour à 5,25 %. Or, comme Visa ne parle jamais de taux hors énergie et hors alimentation, le le consommateur agitait sa carte avec moins de vigueur.
En 2007, le système commença à montrer des fissures évidentes. En début d'année, la banque européenne HSBC devra augmenter sa provision pour mauvaises créances. Le 18 juillet, le courtier américain Bear Stearns annonce que deux de ses fonds spéculatifs ne valent plus rien, ou presque. Le 17 août, la Réserve fédérale ramène son taux directeur à 4,75 %. Le 13 septembre, la banque anglaise Northern Rock demande avec urgence le soutien de la Banque d'Angleterre. Le 11 décembre, le taux des fonds fédéraux passe à 4,25 %. Début 2008, George Bush annonce un plan de relance de 150 milliards $US. Les Bourses plongent quand même.
Le 22 janvier, le taux des fonds fédéraux est abaissé à 3,5 %. Le 30, on le recule à 3 %. Le 9 février, le G7 évalue les pertes liées aux «subprimes» à 400 milliards $US. Le 16 mars, J.P. Morgan rachète Bear Stearns. Deux jours plus tard, le taux des fonds fédéraux passe à 2,25 %. Le 30 avril, il est ramené à 2 %. Le 1er avril, le PDG d'UBS démissionne. Le 13 juillet, le gouvernement américain annonce son soutien à Fannie Mae et Freddie Mac. Des rumeurs veulent que la Chine ait fait des pressions en ce sens. Elle recommencera d'ailleurs à arrimer le yuan au dollar au cours de l'été. Elle avait plus ou moins relâché cette pratique en 2005. Le 30 juillet, le président Bush annonce un autre plan de soutien au secteur immobilier, évalué, celui-là, à 300 milliards $US. Le 7 septembre, Fannie Mae et Freddie Mac sont mis sous tutelle. Le 15 septembre, ce sera la faillite de Lehman Brothers.
Le même jour, Bank of America absorbe Merrill Lynch. Le lendemain, la Réserve fédérale prend 80 % du capital d'AIG pour lui éviter la faillite. Le 22 septembre, Goldman Sachs et Morgan Stanley perdent leur statut de courtier afin de pouvoir bénéficier de l'aide de la Réserve fédérale. Le 26 septembre, J.P. Morgan fait l'acquisition de Washington Mutual. Le 29, Citigroup rachète Wachovia. Le 3 octobre, le Congrès approuve le plan de Secrétaire au Trésor Hank Paulson, au montant de 700 milliards $US. Le 8 octobre, le taux des fonds fédéraux passe à 1,5 %. Il sera ramené à 1 % le 29. En fin d'année, le 16 décembre, on l'établira à 0,25 %, soit à 0 % dans les faits. Bush quitte la présidence laissant derrière lui une dette touchant désormais les 10,6 billions $US. Arrivé au pouvoir en 2009, le président Barack Obama lancera un programme comparable à celui de Paulson, lequel sera évalué à 780 milliards $US environ.
On a présenté la débâcle décrite plus haut comme le simple effondrement des «subprimes». Il y a là un effarant déni de la réalité. La crise de 2008-09 était en fait la déroute d'un système assis sur la recherche du profit à très court terme au détriment des intérêts fondamentaux de l'économie américaine. On a démantelé la machine industrielle américaine dans le but de tirer profit de la main-d'oeuvre peu coûteuse, voire esclavagiste, des pays sous-développés. Ce faisant, on a appauvri le consommateur américain moyen. Et, l'on a voulu combler le déficit au moyen du crédit. En fait, c'est toute l'Amérique que l'on a appauvri, sauf peut-être le secteur financier que l'on s'entête à encourager dans ses dérives les plus tordues. D'ailleurs, la façon dont on gère cette crise montre que la leçon n'a pas véritablement été reçue.
Wall Street garde l'État en otage. Si vous ne nous ne renflouez pas, nous devrons couper le crédit aux entreprises et une dépression ne manquera pas de suivre. Avez-vous oublié les années 30? Allez, ne commettez pas la même erreur et réglez nos paris. Il en va de l'intérêt de tous. Le problème, cependant, c'est qu'il faut régler les paris de Wall Street avec des fonds tirés de l'économie dite réelle, dont la valeur en dollars $US est dix ou quinze fois moindre que celle de l'univers financier. Dans les pays de libre marché, le secteur privé est responsable de 90 % de la masse monétaire, en grande partie par le biais de la titrisation.
À tout événement, comment s'est-on appliqué à gérer la crise de 2008-09 à Washington? À la Réserve fédérale, on a d'abord réduit le taux des fonds fédéraux de 5,25 %, le 29 juin 2006, à 0,25 % le 16 décembre 2008. Les banques ont-elles prêté davantage aux entreprises? Elles ont plutôt encouragé une nouvelle forme de «carry trade», encourageant par là les fonds spéculatifs à emprunter aux États-Unis pour spéculer dans les pays émergents où les taux sont plus élevés. Ce n'est pas sans motif que la Réserve fédérale s'engage à garder son taux directeur anormalement bas pour une période prolongée.
La Réserve a en outre accepté d'allonger la durée normale de ses prêts. Encore une fois, elle facilite la vie des spéculateurs.
La Banque centrale a également fait l'acquisition d'actifs toxiques qui empoisonnaient le bilan des banques. Absorbera-t-elle les pertes qui en découleront? Si oui, Wall Street s'en tire à meilleur compte que l'Américain moyen.
La Réserve fédérale donne également dans l'assouplissement quantitatif, ou «quantitative easing». Grosso modo, la technique consiste à imprimer de l'argent pour acheter des titres à long terme sur le marché. De cette façon, on contribue à garder les taux à long terme bas. À l'heure actuelle, la Réserve fédérale en est à son deuxième effort en ce sens. Le premier avait mis en jeu un montant évalué à 1,7 billion $US. Mais, en août 2010, alors que le pays était toujours aux prises avec une économie anémique et un taux de chômage de 9 %, la Réserve a laissé filtrer l'idée qu'un second plan pourrait être lancé sous peu. À l'époque, fin août, le Dow faisait 10 150 et le pétrole environ 73 $US. Le 5 novembre, deux jours après l'annonce officielle du second plan de la Fed, 600 milliards $US au rythme de 75 milliards $US par mois, le Dow touchait 11 444 et le pétrole frisait les 87$US. Encore une fois, la mesure avait eu plus d'effet du côté de la spéculation que du côté de l'économie réelle. Était-elle vraiment nécessaire? À l'époque, les réserves de liquidités des banques étaient de 981 milliards $US, alors que celles de grandes sociétés touchaient les 943 milliards $US.
En réalité, l'assouplissement quantitatif a pour effet de dévaluer le dollar. Les Américains font donc ce qu'ils ont toujours fait lorsque les conditions économiques se corsent un peu trop à leur goût. Ils ont dévalué en 1934, en 1971, en 1973 et ils ont continué de le faire par la suite au besoin. Aussitôt annoncée, la mesure a été dénoncée par à peu près tous les pays émergents, la Chine en tête. L'assouplissement quantitatif augmente la quantité de dollars US en circulation par rapport au besoin de monnaie pour fins de transactions. L'argent se retrouve donc en grande partie dans les goussets des spéculateurs qui placent l'argent dans les pays émergents où les rendements à court terme sont meilleurs. Évidemment une bonne partie de cet argent se retrouve dans les ressources naturelles, ce qui a un effet à la hausse sur les prix de l'alimentation. Dans les pays émergents, les gouvernements se retrouvent alors bien souvent dans l'obligation de subventionner le pétrole et la nourriture, ce qui pèse lourdement sur l'équilibre budgétaire des pays qui ne sont pas producteurs de ressources naturelles.
Évidemment, un dollar à la baisse n'a rien pour réjouir les pays dont les réserves de devises sont surtout constituées de dollars US. Les réserves de la Chine, par exemple seraient d'environ 3,2 billions $US, dont une proportion de 65 % seraient en valeurs américaines. Le Japon se retrouve dans la même situation. Les détenteurs de bons du Trésor, eux, seront remboursés avec des dollars US dévalués. Finalement, les pays producteurs de pétrole sont pour leur part payés en dollars également dilués. En résumé, donc, l'assouplissement quantitatif génère plus d'inflation que de croissance.
À l'époque, le président Obama a accueilli les critiques adressées à la Fed en répliquant que son mandat était de veiller aux intérêts des États-Unis et que ce qui était bon pour l'Amérique était bon pour le monde. On comprendra mieux, donc, les tensions qui peuvent résulter du fait de gérer une monnaie mondiale en ne tenant compte que des intérêts du pays émetteur de cette monnaie. C'est d'ailleurs ce que commande le mandat statutaire de la Réserve fédérale. Avec un taux de chômage à 9 % et un PIB en croissance de 0,8 % au cours des six premiers mois de l'année, on a commencé à parler...d'un troisième plan d'assouplissement.
La Réserve fédérale semble donc particulièrement attentive aux intérêts de Wall Street; la Maison-Blanche aussi d'ailleurs. La plus grande partie de montants dépensés par le gouvernement fédéral dans la gestion de la crise actuelle a été utilisée pour acheter des actifs toxiques ou pour prendre des intérêts dans des institutions financières dans le but de les recapitaliser ou de leur éviter la faillite. Certes, on est venu au secours de GM et de Chrysler, mais la part du lion est allée à Wall street.
On remarque la même bienveillance du côté réglementaire. D'abord, la Loi Dodd-Frank a été adoptée avant la publication du rapport du Congrès sur la débâcle de 2008-09. Il faut dire qu'il n'y aurait pas eu grande utilité à l'attendre. Le rapport s'est contenté de grandes condamnations sans conséquences. On certes mis sur pied un Office de protection des investisseurs, mais pour le reste rien n'a changé. En fait, le risque a peut-être augmenté. En effet, la concentration bancaire est significativement plus grande aujourd'hui qu'elle l'était avant la crise. Dans le même sens, on a refusé de revenir sur l'abrogation de la Loi Glass-Steagall. Autrement dit, les banques peuvent toujours se mêler de courtage et négocier pour leur propre compte. Les fonds spéculatifs, eux, sont de nouveau en affaires, à l'abri de toute réglementation, ou presque. L'administration Obama n'a rien en commun avec l'administration Roosevelt.
À suivre demain.



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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    10 août 2011

    J'ai dit 3,2 billions $US et billion, c'est trillion...en français.
    L. Côté.

  • Archives de Vigile Répondre

    10 août 2011

    Les réserves de la Chine sont de 3.2 milliards de $, pas vraiment, c'est de 3.2 trillions de $, 3 zero de plus....