La Crise mondiale et nous

Chronique d’un temps suspendu

Rien n’a encore changé, mais tout est déjà différent

Chronique de Richard Le Hir

Cet article a été reproduit sur les sites suivants:

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article2291

http://www.etat-critique-blog-politique.com/article-la-crise-mondiale-et-nous-101036547.html

http://lestemoinsdutemp.canalblog.com/archives/2012/03/07/23698800.html

http://www.over-blog.com/profil/blogueur-4027939.html

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J’ai toujours été fasciné par le spectacle du saut à ski où le skieur, au terme d’une longue descente sur une pente très inclinée, s’élance dans les airs en prenant même de l’altitude grâce à la vitesse accumulée et au décollage d’un court tremplin incurvé dans le sens contraire de la descente, avant de retomber rapidement au sol lorsque l’énergie cinétique qui le propulse n’est plus suffisante pour compenser sa masse et le maintenir en sustentation.

Entre le moment où il s’élance et celui de sa chute, il y a un court moment où il semble échapper aux lois de la gravité, comme suspendu entre ciel et terre, et celui qui le capterait en photo à ce moment précis et qui ignorerait ces lois ou choisirait délibérément de les ignorer pourrait croire qu’il ne retombera jamais à terre.

Si vous trouvez cet exemple trop théorique, pensez au coyote des dessins animés qui n’a pas vu le précipice et poursuit sa course dans le vide jusqu’à ce qu’il se rende compte avec un air ahuri qu’il n’a plus de sol sous les pieds avant d’aller s’écraser au fond du canyon.

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C’est en effet là où nous en sommes. Depuis 2008, l’économie mondiale rame à contre-courant et elle ne parvient pas à reprendre son élan. Les milliers de milliards engloutis d’abord par la Banque fédérale américaine (la FED) puis par la Banque centrale européenne (la BCE) ne parviennent pas à remplir le trou laissé par l’effondrement du marché immobilier et des mauvais prêts titrisés.

Le nouvel endettement qu’ont dû contracter les États souverains pour empêcher le système de sombrer en 2008 a aggravé des situations déjà précaires, et, en l’absence d’une reprise robuste, plusieurs pays, et non seulement les PIIGS, sont engagés dans une spirale irréversible.

C’est notamment le cas des États-Unis dont le déficit atteindra cette année 107 % de son PIB. Or il est généralement admis par les économistes que lorsque le déficit d’un pays dépasse le seuil des 85 % de son PIB annuel, il n’est plus capable de rembourser sa dette et que ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne tombe en défaut de paiement.

Dans le cas des États-Unis, en raison de la taille de leur économie et du rôle de locomotive qu’ils ont joué depuis la Seconde Guerre Mondiale, la possibilité de leur faillite semblait tellement, tellement incroyable que personne n’y a d’abord cru, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, jusqu’à l’automne dernier.

Il a fallu que Standard & Poors ait l’audace de baisser leur note de crédit de AAA à AA+ l’automne dernier pour que la précarité de leur situation commence enfin à s’imposer dans les esprits. Mais il faut comprendre que les États-Unis n’avaient pas eux-mêmes intérêt à ce que leur situation soit connue et reconnue car tant la connaissance que la reconnaissance de cette situation constituent une menace à leur hégémonie mondiale.


Pourtant, c’est nul autre que Larry Sommers, l’ancien Secrétaire au trésor sous Clinton et principal conseiller économique d’Obama dans la première partie de son mandat, qui avait prononcé dès février 2010 cette phrase qui résume tout : « How long can the world’s biggest borrower remain the world’s biggest power ? ».

Il aura fallu deux ans pour que le monde prenne la mesure de cette réalité, et de la situation encore plus précaire dans laquelle les États-Unis se trouvent aujourd’hui malgré tous leurs efforts pour détourner l’attention sur les problèmes de l’Europe dont ils sont d’ailleurs la cause principale.

Au fur et à mesure de cette prise de conscience qui ne se reflète pas encore pleinement dans l’organisation politique du monde, s’est développée une autre prise de conscience sur l’influence néfaste et destructrice du modèle économique que les États-Unis ont tenté d’imposer urbi et orbi, un modèle qui a favorisé l’émergence d’oligarchies financières puissantes, capables de subvertir la démocratie pour servir leurs intérêts et leurs appétits de conquête, et n’hésitant d’ailleurs pas à le faire.

Aujourd’hui, les États-Unis sont engagés dans une lutte contre la montre pour sauver leur hégémonie, et l’aventurisme dont la précarité de leur situation les oblige à faire preuve sur la scène internationale, et notamment au Moyen-Orient à la remorque de l’élite sioniste, fait peser sur le monde entier la menace d’une troisième Guerre Mondiale.

Du coup, ils battent le rappel de leurs alliés et font pression sur eux pour qu’ils s’alignent sur la défense de leurs intérêts. La chose est d’autant plus facile lorsque ces alliés partagent leur vision impérialiste anglo-saxonne mâtinée de sionisme, comme c’est le cas du Royaume-Uni, du Canada et de la France, dans ce dernier cas non par affinité culturelle, mais strictement par opportunisme à courte vue, pour partager le festin des Grands. Et la pauvre France, pour quelques semaines encore sous la houlette maléfique de Sarkozy, ne voit même pas qu’elle est en train d’y laisser son identité, sa langue, sa culture, et son âme.

Quant au Canada, si le gouvernement Harper partage cette vision, c’est loin d’être le cas de tout le reste du pays. N’oublions pas que ce gouvernement, pour majoritaire qu’il soit à la Chambre des communes et au Sénat, n’a été élu que par 38,5 % de la population, et qu’il a été rejeté par une très forte majorité de Québécois.

Au surplus, toutes ses initiatives importantes, que ce soit son retrait du processus de Kyoto, son élimination du registre des armes à feu, son durcissement des peines, sa « restauration » de la monarchie britannique, ses aventures militaires en Libye, son soutien inconditionnel aux États-Unis et à Israël, pour ne nommer que celles-là, suscitent une forte opposition au Québec et sont sources du plus important questionnement sur la légitimité du gouvernement fédéral et du fédéralisme qu’on ait vu depuis le début des années 1970, même à l’occasion des référendums de 1980 et 1995.

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Et l’on remarquera au passage qu’à partir du moment où les États-Unis cherchent à imposer cette vision, les vieux clivages traditionnels de « droite » et de « gauche » cessent d’avoir toute pertinence. Ils en avaient tant que jouait l’opposition entre le capital et le travail, mais cette opposition n’est désormais plus la matrice des rapports économiques, sociaux et politiques, même si la nouvelle « sainte alliance » cherche à nous le faire croire pour mieux nous confondre et dissimuler ses desseins. Il ne faut donc pas tomber dans ce piège.

Aujourd’hui, s’il faut parler de clivage, il doit se faire sur la base de « la liberté » d’un côté et de « l’asservissement » de l’autre. Or de tout temps, c’est la démocratie et l’État qui ont servi de rempart contre les abus des puissances oligarchiques débridées, et d’instrument pour les ramener à des dimensions plus modestes et au respect des droits tant individuels que collectifs.

Et pour que les États puissent jouer pleinement ce double rôle, ils doivent être démocratiques et indépendants, c'est-à-dire redevables à leurs populations et non au service d’intérêts diffus qui se cachent derrière des bureaucraties opaques et s’avancent masqués pour les déposséder et les exploiter.

Si vous avez reconnu à ces mots une situation qui vous est familière, ce n’est pas le fruit du hasard. En effet, cette réalité que je viens de décrire, elle est la même pour tout le monde, qu’on soit Américain, Britannique, Français, Grec, Espagnol, Italien, Canadien, ou Québécois. Et c’est dans cette communauté d’un destin inacceptable que se trouve la justification du refus, et de la révolte si elle devient nécessaire.

Les désordres que nous nous apprêtons à vivre vont exiger de nous la plus grande vigilance. Si nous n’y prenons garde, les forces de l’assujettissement vont profiter de notre inattention pour perpétrer contre nous leurs forfaits. Après, la tâche n’en serait que plus difficile.

Pour le moment, rien n’a encore changé, mais tout est déjà différent. L’occasion est à saisir.


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3 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    8 mars 2012

    Monsieur Le Hir,
    Habituellement vos articles reçoivent beaucoup de commentaires. Ce n'est pas le cas avec celui-ci. Pourtant, c'est encore une fois un excellent article, intéressant et très pertinent.
    Ce que je crois, c'est que beaucoup de nos compatriotes sont encore là à tout faire pour nier la triste situation dans laquelle nous nous trouvons.
    Ceux que leur affaire personnelle ne va pas encore trop mal merci, ceux-là ne veulent pas entendre dire ce que vous dites sur la situation tragique du monde autour de nous.
    Une prise de conscience est nécessaire si l'on veut voir advenir un monde meilleur et c'est cette prise de conscience qui semble absente présentement.
    C'est ce qui me fait peur pour l'avenir du Québec et du monde en général. Le chacun pour soi est devenu tellement fort, les gens sont tellement conditionnés qu'ils ne peuvent réagir pour reprendre en mains l'avenir de nos sociétés.
    Alors, cet avenir est pris en charge par des groupes d'intérêts qui n'ont pas nécessairement à coeur le bien commun, comme c'est le cas présentement.

  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    6 mars 2012

    C'est quand même une renversement de perspective étonnante,qu'il faille s'en remettre à la Russie de Poutine pour sauver la démocratie sur la planète :
    http://www.egaliteetreconciliation.fr/Bonne-nouvelle-pour-la-multipolarite-10737.html
    Poutine, le De Gaule de la Russie :
    http://www.egaliteetreconciliation.fr/Poutine-de-Gaulle-russe-demain-un-nouveau-Pierre-Le-Grand-10763.html
    JCPomerleau

  • Archives de Vigile Répondre

    6 mars 2012

    Monsieur Le Hir,
    Je pense que la riche élite financière capitaliste internationale a repris le momentum présentement.
    Par exemple, ils ont réussi ce qu'ils voulaient faire en Grèce.
    Aux États-Unis et dans d'autres pays occidentaux, l'opposition à leurs politiques, mises de l'avant par des gouvernements aux ordres, s'est estompée dans les derniers mois.
    La justice socio-économique et une vie meilleure pour la classe ouvrière, ce n'est malheureusement pas pour bientôt.