Ce qui manque à la présente élection

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Le décès de Monsieur laisse un vide

Savez-vous ce qui manque à la présente campagne électorale? Bien des choses, me direz-vous, avec raison.


Il y en a cependant une qui ne reviendra jamais dans notre vie politique, et c’est l’habituel commentaire de Jacques Parizeau pour remettre nos pendules à l’heure. Monsieur Parizeau intervenait assez souvent dans le débat public avec franchise, noblesse et intelligence. Jacques Parizeau était comme un grand sage et une autorité morale.


En période électorale, quand il sentait que nous tournions collectivement en rond, ou que tel politicien parlait à tort et à travers, il avait l’habitude de venir nous secouer les poux de la tête.


En 2014, après le fameux « poing levé » de Pierre Karl Péladeau, il était intervenu dans les pages du Journal pour nous dire qu’enfin, on ramenait la question de l’indépendance au centre du débat public. Son message était limpide : avoir peur de son ombre et vouloir cacher sa propre option comme une tache originelle n’est pas une stratégie gagnante. Qu’on soit indépendantiste (je le suis) ou non, on ne peut qu’être en accord avec ce plaidoyer pour la clarté. Parizeau soulignait aussi, au sujet du cas PKP, une question légitime, à savoir qu’il ne fallait surtout pas que Quebecor passe entre des mains étrangères.


En 2008, Jean Charest avait déclenché des élections hivernales sous prétexte qu’un gouvernement minoritaire ne serait pas en mesure de gérer les secousses de la crise financière, et qu’il lui fallait obtenir une majorité absolue de députés libéraux à l’Assemblée nationale pour avoir « les deux mains sur le volant ». Erreur, écrivait Jacques Parizeau deux jours avant le déclenchement de ce qu’il qualifiait d’« élection inutile » : l’État québécois pouvait d’emblée agir.


Un an plus tôt, lors de la campagne électorale de 2007, le chef péquiste André Boisclair affirmait qu’il pourrait déclencher un référendum sur la souveraineté même s’il dirigeait un gouvernement minoritaire. Monsieur Parizeau avoir alors pris la parole pour rappeler que, non, ce n’était pas si simple que ça.


En 2003, on a utilisé des propos de Jacques Parizeau pour faire déraper la campagne du Parti québécois. Jean Charest a repris, en plein débat de chefs et en l’extrayant de son contexte, une déclaration que l’ancien premier ministre avait faite à Shawinigan où, selon le chef libéral, il avait réitéré ses propos controversés du 30 octobre 1995. Cette récupération a plombé la campagne du premier ministre Bernard Landry, comme on peut le voir dans le documentaire À hauteur d’homme de Jean-Claude Labrecque, menant à sa défaite. Qu’avait dit en réalité Jacques Parizeau ce jour-là ? Qu’il avait fait, en 1995, une « déclaration malheureuse » et qu’il se réjouissait qu’il y ait désormais davantage d’immigrants qui appuient le projet souverainiste. Il réitérait cependant que l’argent avait été une des causes de l’échec référendaire. Deux ans plus tard, la Commission Gomery ne s’est pas contentée de donner raison à Parizeau, elle a carrément montré que la réalité était infiniment plus brutale que ce qu’il avait pu soupçonner.


Revenons en 2018. Au moment de rédiger ces lignes, est en tête des intentions de vote un parti qui veut rapatrier de nouveaux pouvoirs à Québec, mais qui exclut sans nuance toute possibilité de tenir un référendum sur la souveraineté si Ottawa refuse de tendre l'oreille. Cette formation est talonnée de près par le parti au pouvoir, celui qui vient de réaliser un grand saccage de l’État québécois, dont la construction doit beaucoup à Jacques Parizeau. Le Parti québécois, de son côté, estime ouvertement que sa raison d’être ne peut être réalisée au cours de son premier mandat.


Comment Jacques Parizeau commenterait-il ce nouveau contexte ? On ne peut faire parler les morts, mais on peut dire avec certitude que son analyse serait un salutaire électrochoc. Bon sang que ça ferait du bien !


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Simon-Pierre Savard-Tremblay159 articles

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Simon-Pierre Savard-Tremblay est sociologue de formation et enseigne dans cette discipline à l'Université Laval. Blogueur au Journal de Montréal et chroniqueur au journal La Vie agricole, à Radio VM et à CIBL, il est aussi président de Génération nationale, un organisme de réflexion sur l'État-nation. Il est l'auteur de Le souverainisme de province (Boréal, 2014) et de L'État succursale. La démission politique du Québec (VLB Éditeur, 2016).