Une nation qui dépasse la province

Par Réjean Grenier

La nation québécoise vue par les minorités francophones

Monsieur Michael Ignatieff, je lis avec intérêt les déclarations que vous avez faites récemment au sujet du statut de nation pour le Québec. J'appuie le statut de nation, mais il faut l'accorder à la vraie nation, celle qui existe depuis des siècles et non pas à une province qui s'en arroge le titre depuis moins de 50 ans. La nation qu'il faut reconnaître constitutionnellement est la nation canadienne-française.
Que par cette reconnaissance le Québec gagne un statut distinct au sein d'une fédération asymétrique, je veux bien, mais jamais une déclaration politique ne viendra effacer 400 ans d'histoire.
Votre proposition, M. Ignatieff, est en fait une tentative de révisionnisme qui fait fi de l'histoire et de l'idéologie politique d'un peuple. Depuis des siècles, ce peuple est présent partout sur le territoire canadien et ne s'est jamais cantonné sur le seul territoire québécois.
Nous pouvons commencer par le régime français, qui a vu Champlain découvrir le nord de l'Ontario (il y a même un cours d'eau fondamental dans l'histoire du Canada, la rivière des Français, qui coule à quelques kilomètres de chez moi), les La Vérendrye apercevoir les Rocheuses et Étienne Brûlé fonder ce qui est aujourd'hui Toronto. Sans compter, bien sûr, les missionnaires, les coureurs des bois et les voyageurs qui ont sillonné le pays. Ce marquage du pays a nourri nos poètes et nos idéologues. Relisez Octave Crémazie, Calixa Lavallée, Lionel Groulx, Séraphin Marion, Pierre Trudeau et vous comprendrez que ce n'est pas une idéologie neuve de 40 ans -- celle des indépendantistes québécois -- qui vient effacer 400 ans de pensée.
À la lecture de ces penseurs canadiens-français, il ne faudrait pas croire non plus que cette idéologie soit l'apanage des intellectuels. Ma mère, qui n'était pas très instruite, parlait des Canadiens en voulant dire «Canadiens français». Tous les autres habitants de son pays, le Canada, étaient des Anglais. De retour d'un voyage en Floride, elle racontait qu'elle avait été bien heureuse d'y rencontrer plusieurs Canadiens et, pour elle, ce terme voulait dire des gens qui parlaient sa langue. Elle, une femme du peuple, partageait donc instinctivement cette idéologie d'une nation canadienne-française.
Cela étant dit, je comprends très bien, M. Ignatieff, que vous vouliez ramener le Québec au sein de la fédération canadienne. Après tout, le Québec n'a toujours pas signé la Constitution, et cela représente un défi digne d'un homme d'État. Mais je tiens à vous mettre en garde contre une pensée réductrice qui efface quelques trois millions de vos concitoyens. Les Canadiens anglais du Québec, qui n'ont pas été abreuvés par cette idéologie canadienne-française, sont laissés pour compte par votre proposition. Sans compter les Canadiens français vivant à l'extérieur du Québec qui partagent cette idéologie mais qui sont balayés du revers de la main comme des miettes importunes.
Je vous engage plutôt à voir grand, à parler de l'enchâssement constitutionnel d'une réalité, celle de plus de neuf millions de Canadiens français qui partagent une langue, une culture, une idéologie vieille de 400 ans, et qui vivent partout sur le territoire canadien. Il me semble qu'une telle reconnaissance de la nation canadienne-française pourrait donner lieu à un accommodement politique avec le berceau de cette nation, le Québec. Je laisse aux politiciens et aux avocats constitutionnalistes le soin de définir ce statut. Mais il est clair qu'un statut distinct pour le Québec pourrait inclure la représentation et la protection des droits des minorités de langue française, ce que le fédéral fait très mal, je tiens à vous le dire. Ce statut particulier devrait inclure des ententes entre provinces ainsi que des transferts de compétences et de points d'impôt. Il me semble que la nation canadienne-française et la fédération canadienne s'en trouveraient plus fortes. [...]
rejean.grenier@levoyageur.ca
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Réjean Grenier
Éditeur
Ce texte a d'abord été publié en éditorial dans le journal Le Voyageur de Sudbury.


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