Un nouveau maccarthysme?

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Fernand Dumont : « Les censeurs existent toujours, même s’ils ont changé de costume et si leur autorité se réclame d’autres justifications »


En excluant Nadia El-Mabrouk d’une conférence, l’Alliance des professeurs de Montréal aura peut-être finalement fait oeuvre utile. Car ce qui étonne le plus dans l’annulation de l’invitation lancée à la conférencière sur la laïcité, ce n’est pas tant la maladresse du syndicat. Les censeurs sont toujours maladroits. Par définition, le censeur est un lâche qui fuit la confrontation et préfère l’entre-soi.


Non, ce qui surprend le plus, c’est d’entendre ces cris de vierges effarouchées s’étonnant qu’une telle censure puisse venir, non pas d’une organisation d’extrême droite ou d’une sombre secte catholique, mais d’un syndicat tout ce qu’il y a de plus normal appartenant à cette gauche consensuelle. Celle de la « bonne société », serait-on tenté de dire.


D’où vient ce préjugé selon lequel la censure serait par essence de droite ? Au Québec, il vient probablement de notre passé religieux. Longtemps, la censure fut l’affaire de l’Église. En 1978, l’auteure de Les fées ont soif, la poétesse Denise Boucher, dut subir les foudres des dernières punaises de sacristie d’un Québec alors en pleine Révolution tranquille.




 

Un peu de culture politique permet pourtant de comprendre que la censure n’appartient ni à la droite ni à la gauche. Et que si, à certaines époques, elle s’est plutôt manifestée à droite, à d’autres, elle s’est plutôt manifestée à gauche. « Les censeurs existent toujours, même s’ils ont changé de costume et si leur autorité se réclame d’autres justifications », écrivait notre grand sociologue Fernand Dumont. Personne ici ne peut prétendre à la virginité.


Dans l’histoire, la gauche n’a jamais donné sa place lorsqu’il a fallu censurer les esprits libres. Celle des années 1950 et 1960 s’était faite la complice d’une des plus terribles opérations de censure de l’histoire en associant les dissidents des pays de l’Est à des agents de l’impérialisme américain. Longtemps, les Havel, Ginzbourg, Soljenitsyne, Michnik et tant d’autres furent renvoyés à leur goulag par la gauche bien-pensante de Saint-Germain-des-Prés.


Il est d’ailleurs frappant de constater comment les censeurs d’aujourd’hui ne sont pas si éloignés de ceux de cette époque où l’art devait correspondre aux canons du réalisme socialiste. Ah ! l’injonction du réel ! « Le populisme dans l’art, c’est imposer le réel à l’artiste », disait récemment sur les ondes de France Culture l’écrivain français Charles Dantzig. Or, qu’a-t-on reproché à Robert Lepage dans SLAV et Kanata sinon de ne pas s’être conformé au « réel » ? Pauvre esthète égaré dans le monde de l’imagination, le metteur en scène osait trahir la plate sociologie des « races ». Il osait faire jouer une Huronne par une Iranienne. À une autre époque, on lui aurait imposé de faire monter des prolétaires sur scène. De braves prolétaires brandissant le poing bien haut. Autres temps, autres moeurs. Ces bons prolétaires ont été remplacés par des Noirs bon teint, des femmes fortes et de vaillants Amérindiens.


Plus près de nous, en France, c’est la « gauche plurielle » qui a fait adopter les principales lois dites « mémorielles », véritables lois liberticides qui punissent toute opinion divergente sur la Shoah, l’esclavage et le génocide arménien. Ces lois donnent lieu à d’interminables procès qui servent surtout de bâillons. Les historiens sont d’ailleurs les premiers à réclamer l’abrogation de ces lois au nom de la liberté de la recherche historique.


En 2002, à Paris, c’est la Ligue des droits de l’homme alliée à la Ligue islamique mondiale qui avait demandé la condamnation de Michel Houellebecq à cause de ses déclarations sur l’islam. La gauche des droits de la personne et l’islamisme, main dans la main pour censurer l’écrivain français vivant le plus traduit dans le monde !




 

Étrangement, cette censure vient souvent des milieux les plus instruits et les plus favorisés. C’est ce que l’on découvre dans les universités américaines, où la vague des safe spaces et autres formes de censure est en train de tuer la liberté académique. Au point où l’on pourrait se demander si nous ne sommes pas devant une nouvelle forme de maccarthysme.


« En ce moment, la censure suinte de partout. Elle a son centre partout et sa circonférence nulle part. », écrivait avec justesse le philosophe Jacques Dufresne. Il faut se rendre à l’évidence, la plupart des cas de censure qu’ont connus la France, les États-Unis et le Québec ces dernières années sont venus de ces milieux qui aiment à se désigner comme « progressistes ». Comme si, faute de pouvoir faire croire au Grand Soir, une certaine élite intellectuelle s’était rabattue sur l’injonction du bien et l’excommunication des hérétiques.


Après des années fastes, la censure ne serait-elle sortie côté cour que pour revenir côté jardin ? En Europe et en Amérique du Nord, il ne se passe plus une journée sans qu’on censure un tableau, un conférencier, un humoriste, un film, un opéra. Tout y passe, les cigarettes au cinéma, les nus dans les musées, certains mots chez les éditeurs, le nom des rues et les statues. Posons la question qui dérange : d’où vient cette épidémie de moraline ? Pourquoi cette aspiration presque mystique à tant de pureté ?









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