ENSEIGNEMENT

Un grand brouillard en éducation

Les grandes réformes sont à proscrire, conclut le Conseil supérieur

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Au prix que ça coûte, consternant !

Québec nage en plein brouillard sur ce qui s’enseigne dans les écoles, a constaté le Conseil supérieur de l’Éducation dans son rapport publié mardi. Il recommande de mettre sur pied un observatoire du curriculum pour suivre ce qui se fait en classe, car en ce moment, le ministère l’Éducation « n’[en] a pas une idée claire ».

« Il a une idée, mais est-elle complète ? Je n’en sais rien », a déclaré en entrevue au Devoir le président du CSE, Claude Lessard. « On n’a pas les moyens de le savoir. » Le rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2012-2014, qui s’est intéressé à la réforme sans toutefois en faire le bilan, est sans équivoque. « Le Conseil demeure étonné de constater combien peu de données existent sur ce qui est réellement enseigné dans les classes du Québec. »

Le danger, selon M. Lessard, est qu’il y ait une « énorme variante dans l’implantation des programmes », mais aussi « des interprétations tellement éloignées que le curriculum commun peut devenir une fiction, a-t-il poursuivi. L’autre danger est que s’il se passe des choses merveilleuses à certains endroits, on n’en tire pas profit ailleurs. Et que s’il se passe des choses assez graves, on ne corrige pas. »

Sans dramatiser outre mesure, le Conseil recommande néanmoins au ministre Bolduc de créer un observatoire du curriculum « apte à fournir des analyses et des évaluations du curriculum enseigné et appris, qui soit reconnu comme crédible et doté d’une certaine indépendance à l’égard du MELS ». « Je ne dis pas de revenir aux inspecteurs, mais il faut trouver une façon. Est-ce qu’on aurait des écoles pilotes ? Des classes baromètres ? Il faudrait qu’on sache un peu mieux ce qui est enseigné ou pas. On ne le sait pas trop en ce moment et on fonctionne avec une hypothèse de confiance. »

En remettant son rapport, M. Lessard a également invité le ministre à préciser ses intentions. Au-delà de la réforme, de nombreux changements ont révolutionné le milieu, comme la fusion des commissions scolaires, la politique d’intégration des élèves en difficulté (EHDAA). « Il y a eu un empilage de changements d’envergure et significatifs qui font qu’à un moment donné, c’est difficile pour un chef d’établissement de dire où sont ses priorités, souligne-t-il. D’ailleurs, dans les échanges qu’on avait, les gens mêlaient tout. Les maternelles 4 ans, les CPE… ils pensaient que c’était issu de la réforme. Je trouve ça symptomatique. C’est pour ça que j’ai dit au ministre qu’il devait dicter quelque chose de clair au milieu scolaire. »

Par exemple, à l’heure actuelle, le secteur des adultes ne sait pas trop que faire de la réforme. « Les programmes sont faits, mais aucun ministre n’a dit qu’il fallait désormais l’implanter. Alors c’est implanté n’importe où, là où les gens le veulent, a constaté M. Lessard. C’est comme si on disait que c’était optionnel. Imaginez si on avait dit aux écoles secondaires : allez-y, implantez la réforme si ça vous tente. » Il conclut toutefois que le secteur privé et les écoles anglophones l’ont très bien implantée.

Ratés de la réforme

L’école québécoise ne doit plus subir de réformes d’envergure et mur-à-mur menant à des virages à 180 degrés, comme ce fut le cas avec le Renouveau pédagogique, soutient également le Conseil. « D’un point de vue extérieur, on a fait une immense entreprise de changement et on est loin du compte, soutient M. Lessard. Il y a eu des difficultés majeures. C’est pourquoi nous disons : arrêtons de faire de grandes réformes tous les 15 ans et allons-y morceau par morceau, en collaboration avec le milieu. […] Les gens ne veulent plus se faire dire qu’il faut qu’ils changent complètement de paradigme. »

Certes, la réforme, son contenu et la manière dont elle a été implantée auront été décriés, et avec raison, admet le Conseil. « Sur le plan de l’élaboration, il y a probablement eu des ratés ou des maladresses qui nous ont coûté cher », dit Claude Lessard. Il aurait fallu plus de transparence et de consultation avec le milieu, un peu comme le précédent gouvernement l’a fait avec la révision du cours d’histoire.

À l’étape de l’élaboration de la réforme, l’expertise a manqué et les compétences, concept nouveau à l’époque, ont servi de base à la refonte des programmes sans qu’on sache vraiment ce que c’était. Claude Lessard constate aussi que le mur-à-mur a été une erreur.

La phase « test », où les programmes auraient pu être implantés dans des projets pilotes, a été beaucoup trop courte et très peu « validée » par les enseignants, enchaîne-t-il. « Il y a eu des écoles pilotes, mais ça a duré à peine un an. Et la pression était telle qu’on ne peut pas dire qu’on a validé grand-chose », dit-il.

La politique a nui

Enfin, les changements de gouvernement et de ministres, dont certains avaient « d’autres priorités que l’éducation au primaire et au secondaire », n’ont pas du tout aidé, selon lui. Pour mettre fin à des controverses ou critiques, comme le bulletin sans pourcentage ou le redoublement, certains politiciens ont fait des changements cosmétiques et ont souvent nui à la réforme. « C’était le cas avec la ministre [Michelle] Courchesne, lorsqu’elle a présenté son plan répondant à certaines critiques. On ne sait pas trop ce qu’elle voulait faire. Voulait-elle corriger certaines erreurs ? Peut-être, mais elle l’a en même temps désavouée. »

L’une des raisons pour lesquelles le Conseil, un organisme consultatif qui formule des avis au ministre, a réalisé cette étude, c’est qu’il a l’impression qu’il est le seul à pouvoir dire « quelque chose de raisonnable sur le sujet », devenu une véritable patate chaude. « On a senti qu’il y avait un certain malaise. Après 16 ans, on dirait que le gouvernement ne sait plus quoi faire. Il continue ? Il arrête ? »

Non, il ne faut pas arrêter d’implanter la réforme que le milieu, malgré les critiques et les controverses, a réussi à s’approprier, répond le Conseil. Il insiste : l’important est d’y aller programme par programme, sans faire du mur-à-mur et tout réformer en même temps et de la même façon. Le ministère devra se concentrer à dénouer les « impasses ». « Il faut y aller de manière beaucoup plus ciblée. Par exemple, il y a des choses à clarifier sur la séquence des cours de mathématiques au 2e cycle du secondaire », dit M. Lessard. L’évaluation est un autre noeud qu’il faudra dénouer.


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