Éducation

Redonnons à l'enseignement ses lettres de noblesse d'antan

Tribune libre

Depuis plusieurs mois, l’enseignement fait régulièrement les manchettes, et malheureusement, les commentaires demeurent souvent plutôt négatifs. Quand ce n’est pas la pénurie de main d’oeuvre palliée par des personnes non-qualifiées, ce sont les embûches vécues par les enseignants dans les groupes réguliers qui sont confrontés à des élèves à besoins particuliers sans ressources spécialisées pour les appuyer, ou ce sont de jeunes enseignants qui abandonnent dès leur première année d’expérience, ou ce sont des étudiants en sciences de l’Éducation qui échouent en masse le test d’admission en français, faute de connaissances suffisantes en français écrit.

Dernièrement, le ministre de l’Éducation du Québec, Bernard Drainville, a présenté son plan de relance en éducation et, parmi les solutions proposées par le ministre, l’Institut national d’excellence en éducation (INEÉ) a pour but de « dresser et maintenir à jour une synthèse des connaissances scientifiques disponibles concernant la réussite éducative et le bien-être des élèves ». Or, parmi les concepts utilisés fréquemment par le ministre lors de la présentation de l’INEÉ, il a fait, à moultes occasions, référence aux données probantes en éducation, lesquelles découleront des objectifs que l’Institut s’est donnés. Or, je demeure sceptique sur la perception du ministre accordée aux données probantes en ce sens qu’elles semblent manifestement déconnectées de la réalité, étant confiées à des experts cantonnés dans une tour du MEQ et se basant sur des « connaissances scientifiques ». En fait, j’ai beaucoup plus confiance aux enseignants sur le terrain pour assurer « la réussite éducative et le bien-être des élèves ».

Écueils

La lourdeur de la tâche est souvent évoquée par les professeurs, particulièrement ceux qui enseignent dans les groupes dits « réguliers (qui, en passant, n’ont de « réguliers » que le nom) dans lesquels sont intégrés systématiquement des élèves à besoins particuliers laissés à eux-mèmes faute de personnels spécialisés (psychologues, travailleurs sociaux, orthopédagogues, etc.) pour les prendre en mains et, de ce fait, rendre la tâche de l’enseignant moins lourde et moins contraignante, et lui permettre d’assumer une gestion de classe plus efficace.

D’un autre côté, la sacrosainte ancienneté, une création exclusivement syndicale, permet aux enseignants ayant accumulé le plus d’années d’expériences dans l’école d’opter pour la tâche de leur choix, ce qui a comme conséquence de confiner les jeunes enseignants dans une tâche composée de groupes réguliers présentant des besoins particuliers.

De surcroît, devant la pénurie de main d’oeuvre, le ministre de l’Éducation a autorisé des jeunes ayant obtenu leur diplôme d’études secondaires à enseigner, une situation qui risque de niveler par le bas les apprentissages et de contribuer à retarder le parcours scolaire de beaucoup d’élèves de façon significative pour des années à venir.

Enfin, en plaçant l’élève au centre de son apprentissage, les enseignants sont devenus des « animateurs » auprès des élèves-rois qui orientent l’approche pédagogique des professeurs. Comme le disait l’écrivain français réputé, Alain Finkielkraut, dans son livre intitulé

« L’ingratitude; conversation sur notre temps », « Instruire, c’était introduire l’élève à ce qui le dépasse. On raisonne aujourd’hui « comme si le moi avait assisté à la création du monde. Et l’actuelle exigence de mettre l’enfant au centre du système éducatif, vise, en réalité, à remplacer l’obligation faite à l’élève d’écouter le professeur par l’ordre d’écouter les jeunes intimé aux animateurs du primaire et du second degré ». 

Attractivité

D’entrée de jeu, l’école se doit de retrouver la raison première pour laquelle elle ouvre ses portes aux élèves à chaque matin, à savoir communiquer des connaissances à des apprenants.Tant et aussi longtemps que l’enseignement sera perçu comme une profession jonchée d’écueils qui rebutent les aspirants potentiels et forcent certains enseignants expérimentés à mettre un terme à leur carrière prématurément, nous assisterons à un phénomène croissant de désistements inévitables envers la profession.

Aussi est-il essentiel de redonner à l’enseignement ses lettres de noblesse en le recentrant sur le caractère mobilisateur de son rôle, à savoir oeuvrer à la formation des adultes de demain. L’enseignant est appelé à vivre avec ses élèves une relation privilégiée qu’il est le seul à vivre au quotidien pleinement. Aussi faut-il susciter dans la société l’attractivité pour ce que j’ai toujours considéré comme le plus beau métier du monde.

Il fut un temps pas si lointain où les candidats qui se présentaient pour occuper un poste d’enseignant étaient confrontés à plusieurs postulants, tant l’enseignement était reconnu comme une profession porteuse d’une noble cause. Dans cette perspective, je suis d’avis que nous pouvons redresser la situation désolante d’aujourd’hui en offrant aux enseignants les ressources humaines nécessaires qui leur permettront de réaliser leur désir d’entrer en communication avec des jeunes et de leur fournir les outils nécessaires à la prise en charge de leur future vie d’adultes. Enfin, je verrais d’un bon oeil que des enseignants d’expérience rencontrent occasionnellement les cégépiens et leur fassent voir toute l’importance du métier d’enseignant dans la société.


Henri Marineau, enseignant du secondaire à la retraite, Québec


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Henri Marineau2008 articles

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Né dans le quartier Limoilou de Québec en 1947, Henri Marineau fait ses études classiques à l’Externat Classique Saint-Jean-Eudes entre 1959 et 1968. Il s’inscrit par la suite en linguistique à l’Université Laval où il obtient son baccalauréat et son diplôme de l’École Normale Supérieure en 1972. Cette année-là, il entre au Collège des Jésuites de Québec à titre de professeur de français et participe activement à la mise sur pied du Collège Saint-Charles-Garnier en 1984. Depuis lors, en plus de ses charges d’enseignement, M. Marineau occupe divers postes de responsabilités au sein de l’équipe du Collège Saint-Charles-Garnier entre autres, ceux de responsables des élèves, de directeur des services pédagogiques et de directeur général. Après une carrière de trente-et-un ans dans le monde de l’éducation, M. Marineau prend sa retraite en juin 2003. À partir de ce moment-là, il arpente la route des écritures qui le conduira sur des chemins aussi variés que la biographie, le roman, la satire, le théâtre, le conte, la poésie et la chronique. Pour en connaître davantage sur ses écrits, vous pouvez consulter son site personnel au www.henrimarineau.com





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1 commentaire

  • François Champoux Répondre

    15 juin 2023

    Re-Bonjour M. Marineau, enseignant à la retraite


    La lettre de noblesse d’antan qu’on a beaucoup entendue à propos de l’enseignement était qu’il fallait avoir la vocation; il en était de même pour les professions en lien avec l’aide à autrui. Mais à bien y penser, tout travail dans une société exige cette dimension de «vocation», cet esprit d’aide à autrui : que nous soyons professeurs ou docteurs ou éboueurs, ou agriculteurs, toujours nous travaillons pour aider. 


    Il y a évidemment cet autre aspect du travail qui est important : celui de trouver sa nourriture pour atténuer notre faim; il y a aussi tous ces autres appétits à assouvir que le travail permet de satisfaire. 


    Je pense qu’il serait bien de sensibiliser les jeunes à cet aspect de s’instruire pour acquérir cette autonomie : pourquoi apprenons-nous? N’est-ce pas que c’est pour devenir autonome, quérir soi-même sa nourriture, fabriquer soi-même son logis, son vêtement, son utilité à la société, quelle qu’elle soit?


    Le travail d’un étudiant, c’est d’apprendre; celui d’un adulte, c’est de montrer à apprendre, à devenir autonome, et ainsi de suite.


    Je ne pense pas qu’il y ait de nobles travaux plus que d’autres tant que ceux-ci favorisent l’autonomie et l’utilité à la société. La grandeur humaine tient à cet amour, à ce don de soi, à cet apprentissage à savoir souffrir pour favoriser ce don de soi : ce n’est pas un don absolument altruiste, mais un don égoïste : un don où tout un chacun y trouve son intérêt par la fabrication d’une société plus juste, plus équitable, plus reconnaissante.


    François Champoux, Trois-Rivières