Multiculturalisme risqué

Multiculturalisme - subversion intégrale! - 2

La revue Éthique publique publie, dans son dernier numéro, plusieurs textes de réflexion sur l'aménagement de la diversité et la controverse entourant les accommodements raisonnables. Nous publierons des extraits de quelques-uns de ces textes au cours des prochaines semaines. Éthique publique est vendue en librairie (www.editionsliber.org).



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Il est important de se souvenir qu'avant les années 60, le Canada avait une politique d'immigration racialement discriminatoire, qui maintenait la plupart des Asiatiques, des Noirs et des Arabes hors du pays. C'est seulement au milieu des années 60 que ces minorités visibles (non blanches) ont commencé à immigrer en nombre significatif au Canada. Et ce n'est que plusieurs années plus tard, longtemps après que la politique de multiculturalisme eut été établie, qu'ils ont commencé à avoir une voix significative dans les débats.
Ainsi, dans les années 60, les groupes qui dominaient le débat public sur le multiculturalisme étaient des Européens. Pour la plupart, ces groupes étaient présents au Canada depuis deux ou trois générations et étaient généralement bien intégrés, non seulement économiquement, mais aussi politiquement.
Lorsque ces groupes étaient arrivés au pays, certains Canadiens de naissance avaient été sceptiques quant à leur capacité à s'intégrer dans la société et à s'ajuster aux valeurs démocratiques et libérales. Toutefois, dans le milieu des années 60, il apparaissait que ces groupes avaient prouvé leur loyauté envers le Canada, notamment lors de la Seconde Guerre mondiale et au cours de la Guerre froide, alors qu'ils étaient bien souvent farouchement anticommunistes et étaient perçus comme patriotiques et fiers d'être Canadiens en plus d'être complètement attachés aux principes de base de la démocratie libérale canadienne.
[Ces groupes avaient prouvé leur volonté et leur capacité à travailler en respectant les règles d'un ordre libéral démocratique. L'idée que de tels groupes puissent utiliser le multiculturalisme pour maintenir des pratiques non libérales ne s'était même pas manifestée.->7509]
Groupes bien intégrés
Le multiculturalisme a donc été initialement conçu pour des groupes ethniques européens bien intégrés et dont l'attachement à la démocratie libérale n'était pas mis en doute: c'était là une façon de reconnaître et de récompenser le succès de leur intégration.
Cependant, peu de temps après qu'elle ait été adoptée, le point de mire de la politique du multiculturalisme a commencé à changer. Un nombre croissant d'immigrants non européens commencèrent à arriver et de nouvelles politiques publiques étaient requises pour favoriser leur établissement et leur intégration.
Bien qu'elle n'ait pas été conçue comme un outil pour les nouveaux arrivants, l'idée de multiculturalisme a fourni un discours commode et déjà établi ainsi qu'une infrastructure institutionnelle pour négocier ces enjeux. Il en est résulté que le gouvernement et les organisations d'immigrants ont commencé à adopter le langage et les programmes du multiculturalisme pour répondre aux besoins des nouveaux immigrants non européens.
Cela a mené à d'importants changements dans la politique du multiculturalisme. Par exemple, les questions de l'apprentissage des langues et de la naturalisation sont devenues plus importantes, tout comme les programmes antiracistes - une question qui n'avait pas surgi avec les «ethnies blanches». En effet, vers la fin des années 80, ce sont les programmes antiracistes qui ont reçu la plus forte part du financement au multiculturalisme. En bref, une politique qui avait d'abord vu le jour en tant que mode de reconnaissance du succès de l'intégration de groupes ethniques blancs établis depuis longtemps a été redéfinie comme un outil pour aider à l'intégration de nouveaux immigrants non européens.
En somme, il s'agit là d'un exemple saisissant de réinvention politique.
Cependant, cela ne s'est pas fait sans controverse. D'une part, certains groupes ethniques ont commencé à se plaindre que la politique de multiculturalisme avait été détournée par les nouveaux immigrants: les groupes qui avaient lutté si fort pour établir cette politique étaient maintenant ignorés par elle. Ce qui est plus important encore, c'est que ce virage a été vu comme porteur de nouveaux risques.
Octroyer des droits multiculturels aux groupes ethniques européens était vu comme une politique plutôt sûre: on ne craignait pas que de tels groupes veuillent utiliser leurs droits et leurs ressources d'une façon qui menace les valeurs démocratiques et libérales. Mais avec les nouveaux arrivants, particulièrement ceux provenant de pays qui n'étaient pas des démocraties libérales, il y avait un risque qu'ils cherchent à utiliser leurs privilèges multiculturalistes de manières qui violeraient les valeurs de la démocratie libérale. Un certain degré de confiance est donc implicite à l'extension du multiculturalisme aux nouveaux arrivants.
Certains Canadiens n'ont pas voulu prendre ce risque: ils auraient préféré attendre la preuve solide que les nouveaux arrivants eussent vraiment intériorisé les valeurs de la démocratie libérale et qu'ils se fussent intégrés avec succès à l'ordre constitutionnel du Canada avant de leur ouvrir l'accès aux bénéfices du multiculturalisme. Nous pouvons constater des craintes similaires dans les débats européens autour du multiculturalisme. En effet, dans le contexte européen, la majorité des gouvernements (et de leurs citoyens) ont décidé qu'il ne valait pas la peine de prendre le risque. La plupart des pays européens n'ont pas adopté de politiques multiculturelles et le peu qui l'ont fait rebroussent maintenant chemin.
Au Canada, à l'inverse, malgré les risques, la politique du multiculturalisme est restée en place. Alors que le soutien public au multiculturalisme a monté et baissé au cours des années, la plupart des Canadiens semblent vouloir partager les bénéfices du multiculturalisme avec les nouveaux arrivants, même avant qu'ils aient été complètement intégrés. La plupart des Canadiens semblent endosser ce qui est appelé en sciences sociales l'«espérance libérale» - c'est-à-dire l'idée que si l'État libéral démocratique tend la main aux nouveaux arrivants et leur offre des termes équitables d'intégration dans un ordre libéral, ils accepteront, avec le temps, ces termes et deviendront des citoyens loyaux et respectueux des lois. Se basant sur cette espérance libérale, les Canadiens ont eu confiance que les immigrants n'utiliseraient pas à de mauvaises fins les bénéfices qui leur étaient accordés par le multiculturalisme.
Pas de garantie
Dans cette optique, l'accès au multiculturalisme n'est pas une récompense pour une intégration réussie, mais fait partie intégrante du processus d'intégration; c'est une façon d'encourager et d'assister les immigrants à trouver leur place à l'intérieur de la société canadienne. Envisagé ainsi, le multiculturalisme comporte un risque puisqu'il n'y a pas de garantie que les nouveaux arrivants n'essaieront pas d'utiliser le multiculturalisme d'une manière qui viole les valeurs de la démocratie libérale. Mais, au Canada, à la différence de l'Europe, on a jugé que les bénéfices potentiels en termes de succès d'intégration avaient plus de poids que les risques.
Pourquoi le Canada en est-il arrivé à une conclusion différente de celle des pays européens? Plusieurs aimeraient bien penser que cela reflète une vertu canadienne distincte de tolérance et une absence de xénophobie. Je soupçonne cependant que la réponse se trouve ailleurs. Je pense qu'une partie de la réponse réside tout simplement dans une conjoncture heureuse. Comme je l'ai noté plus tôt, une forme «sûre» de multiculturalisme a fonctionné durant 20 ans avant qu'on ne commence à se demander si les non-Européens allaient l'utiliser comme justification de pratiques non libérales. Durant ces 20 années, non seulement le multiculturalisme est-il devenu une partie centrale de l'identité canadienne, mais les groupes non européens avaient déjà, tranquillement et imperceptiblement, pris leur place au sein du cadre général du multiculturalisme canadien.
Depuis les années70, les organisations des minorités visibles avaient commencé à avoir une voix dans les débats et un registre public des demandes qu'elles avaient effectuées au nom du multiculturalisme était disponible. De plus, aucune organisation majeure d'immigrants n'avait en réalité demandé le droit de maintenir des pratiques non libérales. Les Somaliens n'avaient pas demandé à être soustraits aux lois interdisant les mutilations génitales féminines; les Pakistanais n'avaient pas demandé d'être soustraits aux lois contre les mariages forcés, etc. Si les groupes d'immigrants non européens étaient prêts à contester les principes de base de la démocratie libérale, on aurait pu s'attendre à ce que cela se soit déjà produit avant 1990, mais cela n'est pas arrivé. Ces groupes avaient déjà développé une façon de fonctionner à l'intérieur du cadre d'un multiculturalisme libéral (basé sur les droits de l'homme) et cet antécédent a permis d'apaiser les craintes publiques à propos des risques d'étendre le multiculturalisme aux nouveaux arrivants. À la différence, en Europe, il n'y avait pas de politique de multiculturalisme préexistante à laquelle les immigrants non européens pouvaient faire appel.
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Will Kymlicka
L'auteur est directeur de la chaire de recherche du Canada en philosophie politique de l'Université Queen's.

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