Mon Amérique ou la tristesse du cocu

Par Bernard Charier

Géopolitique du Proche-Orient

Libre opinion: Dans la foulée de la série du Devoir «Regards sur une Amérique qui fascine»...
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Je suis de la génération des Français qui, tout jeunes en 1944-45, ont connu l'Américain libérateur et généreux, les GI jeunes, fringants et souriants qui distribuaient chewing-gum et barres de chocolat, et se laissaient embrasser par nos femmes. Qui ont connu le Plan Marshall -- cette stratégie intelligente qui combinait générosité avec investissements politique et stratégique -- qui aidera l'Europe occidentale, donc la France, à se relever de la ruine de leurs infrastructures.

J'avais presque dix ans à la Libération. Tout jeune Français de cette époque s'était mis à rêver de la légende américaine, de cette Amérique décontractée où tout semblait possible. Les sirènes susurraient ses louanges à son oreille. Gamins, nous rêvions d'avoir un oncle américain. J'avais lu un livre comme ça, Mon oncle d'Amérique, où un oncle qui avait disparu depuis de nombreuses années revenait au pays après avoir fait fortune, chargé de cadeaux pour ses neveux.
Plus tard, j'ai commencé à gagner ma vie en travaillant pour l'armée américaine qui, en application des ententes de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (l'OTAN), utilisait la France comme zone de ravitaillement pour le stockage et la distribution du matériel nécessaire aux unités combattantes qui, elles, étaient déployées en Allemagne de l'Ouest.
Au contact des GI (Government Issue, littéralement : fourniture du gouvernement), j'avais fait connaissance avec un certain quotidien de l'Amérique, par le biais de ce que les Anglais nommeraient la lower middle class pour les niveaux inférieurs de la hiérarchie, et la classe moyenne pour les officiers. J'avais mangé mes premiers hamburgers, grilled-cheese, doughnuts et banana split au snack-bar du camp militaire où je travaillais. Tout semblait facile back home, comme ils disaient.
Que l'Amérique ait grandi par la force et le capitalisme sauvage ainsi que dans la violence -- faite aux Amérindiens, aux Mexicains, aux Espagnols, aux ouvriers et à la nature --, je l'apprendrai plus tard. Mon Amérique du moment était jeune, un peu naïve, relax, audacieuse, et généreuse de son sang au cours de deux guerres mondiales.
Attiré par une sirène
Après un long service militaire obligatoire en Algérie, pendant ce qu'en métropole on appelait pudiquement «les événements», prolongé à 28 mois, tous passés outre-Méditerranée, je retrouvais une France déboussolée, épuisée moralement et financièrement, dont la population ne souhaitait qu'une chose, que cela finisse et que les jeunes rentrent; une situation qui aura son poids dans ma décision de m'expatrier.
La sirène américaine -- «américaine», comme je disais alors, «états-unienne» dirais-je maintenant -- susurrait avec de plus en plus d'insistance à mon oreille et à celle de quelques autres jeunes qui avaient subi le même rite de passage, et s'en étaient tirés indemnes. En juillet 1961, dans ma 25e année, j'embarquais sur le vol Air France 031 pour Montréal, ville nord-américaine où nous pensions jouer sur deux tableaux : «avoir» l'Amérique et conserver notre culture française.
Pris 14 heures par jour dans la lutte pour survivre et vivre mieux, je n'ai plus le temps de m'occuper de ce qui se passe dans la «mère patrie». Je rame.
Au milieu des années 1960, je dois me rendre environ une fois par mois au siège de la maison mère de la société pour laquelle je travaille, à Manhattan au Rockefeller Center. Aller et retour généralement dans la journée, donc pas le loisir de visiter, seulement d'excellentes vues d'avion quand les délais d'atterrissage à La Guardia obligent à faire un tour de ville. Mais en 1966, je dois y donner un cours de formation de deux semaines. Mon épouse, pour qui l'occasion de visiter en détail la «grosse pomme» est irrésistible, m'y accompagne donc.
Nous avions prémédité le pèlerinage et soigneusement choisi l'heure, au déclin du jour. Nous voici donc sur le traversier de Staten Island pour un aller, simple comparse d'un retour longuement attendu. Nous débarquons, faisons demi-tour, remettons un nickel dans le tourniquet et faisons face à un Manhattan qui s'illumine. Et tandis que le traversier, bête de somme blasée, reprend le chemin du retour, le premier mouvement de la «Symphonie du Nouveau Monde» éclate dans ma tête. Les larmes mouillent mes yeux. Je vis un moment d'extase.
Un intérêt jamais démenti
Dès le début de mon séjour au Canada en 1961, j'ai suivi de près la vie politique de l'Amérique et la lente progression de cette société vers plus de justice et moins d'inégalité; avec de temps en temps des coups de tonnerre produits par des actes disgracieux et souvent criminels d'une arrière-garde hyper conservatrice.
Cette observation des institutions et moeurs politiques des États-Unis m'a amené à estimer le système politique de ce pays tel que pensé par les Pères de la Constitution, We, the People, avec ses trois pouvoirs indépendants qui tendent à s'équilibrer; une Constitution évolutive mais aussi dotée d'une certaine élasticité dans la mesure où parfois un Congrès fort domine, alors que durant certains mandats, c'est le président qui mène le jeu, avec la Cour suprême comme arbitre. (Hélas, depuis quelques décennies, les politiciens ont réussi à contourner et pervertir l'esprit de la Constitution en imaginant toutes sortes de stratagèmes, financiers surtout, pour se maintenir en poste.)
Je découvrirai aussi la profondeur de sa richesse culturelle, importée en grande partie certes, mais cultivée et enracinée dans de fabuleux musées, des orchestres parmi les meilleurs, des universités de grand renom.
Et puis la mauvaise foi, et puis la peine
La guerre du Vietnam m'avait déjà ébranlé dès le départ, avec la résolution du golfe du Tonkin qui avait monté un incident en épingle pour stimuler le «patriotisme» du Congrès et rallier le bon peuple derrière le président. Ayant connu la guerre d'Algérie, je voyais se renouveler les mêmes erreurs, mais avec plus d'argent, plus de moyens militaires, plus de morts.
Finalement, l'après-11 septembre 2001 m'a été très pénible à encaisser. La mauvaise foi, les inventions, les va-t-en-guerre du Pentagone, la couardise des médias, surtout celle de la «grande» presse -- normalement le quatrième pouvoir, le chauvinisme populaire avec les drapeaux sur tout ce qui bougeait et ne bougeait pas, tout cela me donnait presque la nausée et dissolvait peu à peu mon respect, puis mon affection pour notre ancien libérateur.
La rupture est venue avec la promulgation du Patriot Act et de toute une flopée de lois restreignant les droits civils durement acquis, et enfin avec les ignobles expédients de Guantánamo et des prisons secrètes à l'étranger. N'en jetez plus, la cour est pleine !
Amoureux de la Nouvelle-Angleterre, admirateur du Yankee work ethic, je n'ai pas remis les pieds de l'autre côté de la frontière depuis longtemps. J'attends. J'espère que l'Amérique dont la sirène chuchotait les louanges à l'oreille du jeune homme que j'étais redevienne civilisée et humaniste. En attendant, j'ai vécu une peine d'amour, pire, je me sens comme un cocu triste. Et je n'entends plus de la même oreille la symphonie de Dvorák.
Bernard Charier
_ Montréal


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