Lulu et les dinosaures (2) - Une résistance

Industrie porcine

À l'occasion de la fin des audiences de la Commission sur l'avenir de l'agriculture au Québec et de la publication cette semaine aux Éditions Écosociété de Porcheries! La porciculture intempestive au Québec, un ouvrage de chercheurs de l'UQAM qui dénonce l'impact négatif de l'industrie porcine sur l'économie, l'environnement, les communautés rurales et le patrimoine culturel québécois, nous publions aujourd'hui le dernier de deux textes de l'auteur de Bacon le film (2001) qui présente sa propre analyse de l'évolution du dossier, six ans après la parution du film-choc.
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Pour le moment, comme d'autres, j'en suis venu à penser que c'est à nous, les urbains, de «renforcer» les vrais agriculteurs, les petits. C'est à nous, les acheteurs de produits agricoles, de dénoncer ceux qui poussent impitoyablement les familles de paysans québécoises vers le gouffre. De montrer du doigt ceux qui enlaidissent et détruisent nos campagnes. Il faut ramener à l'ordre notre gouvernement, la Société générale de financement, les banques et les caisses populaires et, bien sûr, ces universitaires financés par l'agrobusiness et l'agrochimique qui ne jurent que par l'optimisation de la génétique, qui travaillent à la création de nouvelles races turbosupérieures et à la transformation de l'agriculture en laboratoire. Loin de la vraie terre, loin du vrai air, loin de la vraie eau, loin du monde et des autres vivants.
Apôtres de la croissance perpétuelle, Lulu et les dinosaures rêvent d'une agriculture enfin conforme aux planifications comptables et aux modèles des logiciels. Comme pour la forêt boréale, il devient pourtant de plus en plus évident qu'appliquer aux écosystèmes agricoles et aux animaux d'élevage la même logique économique, les mêmes schèmes de croissance-performance-productivité qu'aux usines de souliers est une maladie mentale qui pourrait mener les humains à leur perte. Cette maladie ne doit pas être enseignée impunément à l'université.
À mon avis, la science insensée que l'on pratique dans ces chaires agricoles de plus en plus aveugles aux applications écosystémiques de leurs recherches s'apparente à ce que le scientifique Carl Jung qualifiait de «médiocrité intellectuelle», caractérisée par un rationalisme éclairé, une théorie scientifique qui simplifie les faits et constitue un excellent moyen de défense, à cause de la foi inébranlable que l'homme moderne accorde à tout ce qui porte l'étiquette scientifique. Roma locuta, causa finita (Rome a parlé, la question est tranchée, le débat est clos).
L'apocalypse des animaux
Je me souviens... de ce vétérinaire très connu dans le milieu qui avait voulu garder l'anonymat lors du tournage de Bacon (appelons-le Alphonse). Alphonse insinuait que ces médicaments vendus sous la pression des compagnies pharmaceutiques aux agriculteurs comme une nécessité absolue assuraient une part du revenu des vétérinaires agricoles, bien plus que la santé des animaux. Alphonse prétendait que ses collègues touchaient une commission sur la vente de pilules, tant et si bien qu'ils avaient tendance à en vendre un peu beaucoup. Trop.
À l'époque, j'avais décidé de ne pas intégrer cette révélation au film par pudeur. Je trouvais ça trop capoté. Aujourd'hui, les faits sont clairs. Des experts cités dans l'ouvrage des chercheurs de l'UQAM mettent en garde Santé Canada des risques de résidus de médicaments dans le jambon de porcs usinés. Ce qui renforce une autre information transmise par le même vétérinaire que j'avais omise dans le montage final de Bacon. Alphonse disait que de plus en plus de producteurs industriels refusaient de manger ce qu'ils produisent.
«Pourquoi Alphonse?
-- Parce qu'ils savent ce qu'ils mettent dedans.»
Ayant eu vent qu'Alphonse mentionnait publiquement ce genre de détail fâcheux, l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec l'a d'ailleurs radié de la profession.
Une résistance
J'ai de bons amis agriculteurs, paysans, artisans, restaurateurs. La plupart produisent et transforment des produits raffinés, issus de cultures biologiques, des produits avec une âme, une histoire, un lien avec le patrimoine agricole et historique du Québec. Cela sans aucun soutien spécifique de l'État. Le MAPAQ subventionne le béton pour l'agrandissement de fosses à lisier de porc jusqu'à hauteur de 80 %, mais ne reconnaît pas encore les rendements du bio.
Ces héros de l'agriculture qui font tous les sacrifices pour nous nourrir sainement bâtissent le Québec de demain sur leurs épaules, à leur corps défendant. Par conviction. Par respect pour leurs enfants. Par amour pour leur pays. Ces gens sont de vrais patriotes. Ils ont entrepris de faire -- sans l'État -- ce que les Européens ont commencé à faire il y a longtemps avec l'appui de l'Union et de leurs gouvernements. Serons-nous les derniers en Occident à effectuer ce virage?
Certains ont pour clients réguliers des ambassadeurs étrangers, les grands chefs de la gastronomie montréalaise, le bureau du premier ministre, etc. D'autres écoulent leurs produits dans les marchés publics de Westmount et d'Outremont, du Plateau et de Notre-Dame-de-Grâce quand ils n'exportent pas leurs produits à Toronto, à Boston et à New York.
Ce que ça veut dire? Simple. Dans les franges les plus informées, les plus scolarisées et les plus riches de la société, on mange de plus en plus bio. Dans l'Occident entier d'ailleurs. La croissance de ce secteur est phénoménale: 20 à 25 % par année. Peu de secteurs d'activité connaissent une telle croissance.
Des produits sains pour tous
Encéphalopathie spongiforme bovine, grippe aviaire, fièvre aphteuse, hécatombes liées à l'eau contaminée en milieu agricole, infestations de cyanobactéries, syndrome du dépérissement post-sevrage, stérilité des animaux qui consomment des aliments génétiquement modifiés... Les preuves de l'imminence de la déroute du secteur, dans sa forme industrielle, abondent. L'agriculture, c'est plus qu'un secteur économique, c'est notre garantie de santé présente et future. L'air que nous respirons, l'eau que nous buvons, la nourriture que nous mangeons constituent notre sang, notre chair, nos organes, nos os.
Pourquoi tolérons-nous que les plus nantis se nourrissent du fruit d'une agriculture de très haute qualité alors que le Québécois moyen continue de manger du bacon aux médicaments? Ce n'est pas équitable. J'irai jusqu'à dire que ce n'est pas acceptable dans un pays qui souscrit à la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L'accès à une saine alimentation est un droit. Le Québec de 2007 est un État passablement riche et moderne. Tous les Québécois doivent pouvoir manger des produits sains et de très haute qualité.
Pour cela, il faut que le ministère de l'Agriculture des Québécois commence dès maintenant à imiter ses homologues de l'Allemagne, du Royaume-Uni, de la France, de la Suède, de la Suisse, de l'Italie et qu'il subventionne le virage de producteurs agricoles industriels vers le bio. Ça n'a rien de très compliqué. C'est même très simple. C'est un choix de société, point à la ligne.
La Commission sur l'avenir de l'agriculture qui conclut maintenant ses travaux apporte un vrai espoir. Un espoir que la parole des compatriotes paysans, partisans d'une agriculture raisonnée qui ont osé parler devant les commissaires et défier l'édit du Vatican de Longueuil, sera transmise avec diligence à nos élus.
Il faut oser exiger de Lulu et des dinosaures ce que nous voulons pour pays. Le poète Gérald Godin a dit: «Un peuple qui ne parle pas est un peuple foutu.»
À 1500 pieds
L'automne dernier, en tournant une séquence en avion, les fenêtres ouvertes, j'ai constaté que les oiseaux qui survolent la Beauce, la Montérégie et Lanaudière à 1500 pieds d'altitude sont aussi affligés par l'odeur des installations porcines. Ça sent la mort jusque dans le ciel. Ça pue le Veau d'Or. De là-haut, j'ai vu des porcheries gigantesques en construction. Plus grosses que tout ce que j'ai vu jusqu'à maintenant. Elles sont désormais cachées dans les forêts, comme des maladies honteuses, pour que vous et moi ne les voyions pas. Ça continue.
Ce qui ne fait qu'appuyer un «détail» que Denise Proulx (l'une des auteures de Porcheries!) met en lumière et qui m'a passablement secoué. Contrairement à ce que la plupart des gens pensaient (dont moi!), depuis la création de l'Union paysanne et la sortie de Bacon en 2001, depuis le moratoire décrété par Québec... le cheptel de porcs a connu une croissance. De fait, d'après les données de Statistique Canada, le moratoire n'a pas diminué substantiellement le nombre de porcs, qui s'est au contraire stabilisé autour de 4,2 millions de porcs par trimestre sur le territoire du Québec. À l'heure où les Québécois ont l'impression que les choses ont changé, le nombre d'abattages a plutôt atteint de nouveaux sommets.
L'avenir
Mon petit bonhomme de cinq pommes apprend à la maternelle que le territoire est l'extension de soi et que nous en sommes l'extension. Les enfants apprennent désormais que tous les vivants sont liés sur Terre. Heureusement, sa génération apprendra beaucoup ses idées là, à l'école de 2007.
Ils apprendront de façon probablement plus claire et brutale que le néolibéralisme est fondé sur l'appropriation des ressources naturelles par une minorité, là où elles abondent; et sur leur marchandage par d'autres minorités là où elles manquent dramatiquement. Ils apprendront à l'école à faire le lien direct entre cette croissance que l'on exige chaque année des marchés et les réalités écosystémiques, les réalités humaines.
Demander plus au marché, c'est demander plus aux écosystèmes et aux gens, concluront-ils simplement. Je suis convaincu que mes enfants sauront voir les choses en face et envisager une modernité corollaire de la décroissance économique. Les plus grands universitaires, chercheurs et scientifiques de la planète le disent: la planète ne peut plus nous soutenir durablement sur ce mode olympique. L'Arctique fond. Des icebergs grands comme neuf fois Singapour se décrochent désormais de l'Antarctique. L'océan monte sur les peuples dans le delta du Bengale et dans le Pacifique Sud. L'Afrique se désertifie.
Je pense qu'un jour nos petits cocos seront très durs envers Lulu et les dinosaures. Ils voudront les juger pour les dommages causés à notre territoire.
Comme vous peut-être, j'aime ce pays et ses habitants. D'amour. Je crois que je le défendrai ma vie durant comme mes ancêtres et pour mes enfants. J'y connais des arbres, des oiseaux, des bêtes, des montagnes, des fleuves. J'y ai surtout beaucoup d'amis. Le poète dirait «autant que mille Mexico». Ça viendra. Courageusement disséminés aux quatre coins du territoire, ils recommencent le pays tous les jours, «en vert» et contre tout. Merci à vous tous, mes amis, mon pays.
Comme vous, je suis convaincu que le jour où nous démantèlerons toutes les usines d'élevage de porc pour en faire des ateliers décents approche. Je souhaite simplement, par fierté de Québécois peut-être, que ce ne soient pas les lois du marché qui nous dictent ce virage, mais l'usage de la raison.


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