Les CIUSSS et la lourde centralisation

Ff1fb103179bc44db52aa01300e54760

La technocratie a tué le principe de subsidiarité chère à la doctrine sociale de l'Église et à l'esprit classique canadien-français


Un peu partout, les mêmes reportages : des infirmières, des étudiants, des citoyens se manifestent au réseau de la santé pour venir prêter main-forte au personnel des centres d’hébergement pour personnes âgées. Et bien des fois, leur proposition reste sans réponse.


La lourdeur du système de santé a soulevé bien des questions lundi au point de presse quotidien du premier ministre François Legault. Après avoir reconnu s’être posé la question, il a toutefois conclu : « Je ne pense pas que ce soit la lourdeur de la machine, c’est qu’on a besoin de bras ! »


On ne lui connaît pas d’expertise particulière en matière de santé, mais le patron d’Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, y est allé d’un diagnostic inquiétant il y a quelques jours. Il faudra « tirer des leçons » pour les aînés et les maisons de retraite, a-t-il souligné à RDI. « La grande maladie, c’est la centralisation… On donne trop de pouvoirs aux mains [de décideurs] qui sont loin d’où les services doivent être rendus », a résumé l’homme d’affaires. Tout le monde est de bonne foi, mais ceux qui prennent les décisions ne sont pas suffisamment proches des réalités, selon lui.


Pour bien des vétérans du ministère de la Santé, la centralisation à outrance est la source de bien des problèmes apparus depuis un mois dans les résidences pour personnes âgées. 


La fameuse « réforme Barrette » que l’on montre souvent du doigt n’était que la dernière d’une longue série de tours de vis sur la structure du Ministère sur le territoire. On était à environ 182 établissements dotés d’un conseil d’administration autonome en 2014 ; on passait à 34 en mettant en place les CIUSSS. Mais il y en avait 1500 en 1988 ! 


 

« Est-ce que ce serait plus efficace de traiter avec 250 CHSLD distincts ? Je ne pense pas », soutient le DJuan Roberto Iglesias, premier fonctionnaire qui était à la barre sous le gouvernement Couillard. Mais ce palier de décision, ces « baronnies », accuse-t-on, même au sein du gouvernement, ont alourdi considérablement le processus de décision. C’est à ce niveau, par exemple, qu’on exigeait deux références des ex-infirmières qui se disaient disponibles.





PHOTO ARCHIVES LA PRESSE


Yves Ouellet, secrétaire général et greffier du Conseil exécutif





Pour traiter avec les CIUSSS, le secrétaire général du gouvernement, Yves Ouellet, a recruté comme nouveau sous-ministre adjoint à la Santé celui qui avait peut-être la clé. Lui, à tout le moins, connaît les acteurs en présence – la grande majorité des patrons de CIUSSS ont été nommés sous le gouvernement Couillard. Daniel Desharnais était pour toute cette période le chef de cabinet du ministre de la Santé Gaétan Barrette. 


Cet appel à l’externe en dit long sur le niveau d’insatisfaction à l’endroit du fonctionnement du ministère de la Santé.


Les CIUSSS sont presque partout dirigés par des cadres issus du milieu hospitalier ; certains y voient l’explication du préjugé favorable aux hôpitaux comme barricade pour stopper la pandémie.


Le fameux « hospitalo-centrisme » a été une erreur ; ce sont les résidences pour aînés qui ont été frappées.


Les CIUSSS seront aussi au banc des accusés dans le constat de la commission Laurent sur l’avenir de la Direction de la protection de la jeunesse – les experts soupèsent une recommandation percutante, soit de restituer l’autonomie des établissements, actuellement sous l’emprise des centres intégrés régionaux.


Même sans expérience en santé, Alain Bouchard a eu des observations qui s’inscrivent dans l’histoire du réseau de la santé au Québec. Avant les fusions à répétition, les établissements dotés de leur propre conseil d’administration étaient en contact avec la réalité des bénéficiaires. Pour chaque établissement, on retrouvait qui un entrepreneur local, qui un dirigeant de caisse populaire, des notables, voire le maire de la municipalité. Ces conseils d’administration étaient susceptibles de prendre des décisions plus empathiques. 


En France, les maires sont automatiquement membres des conseils de leurs hôpitaux. Surtout, dans les établissements, on retrouvait un véritable responsable, vraiment « imputable » auprès du conseil. Avec une connaissance du terrain aussi immédiate, les offres de services auraient plus vite trouvé une réponse dans le cadre de la crise actuelle. Avec les CIUSSS régionaux, les lignes de commandement se sont entremêlées.





PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE


À l’instar de nombreux CHSLD, Les résidences Floralies, à LaSalle, ont été frappées de plein fouet par la COVID-19 ces dernières semaines.





Il y a une vingtaine d’années, la commission présidée par l’ex-ministre péquiste Michel Clair favorisait ce maintien sur le plan local des centres de décision. À la limite, François Legault pourrait y trouver son compte, lui qui veut une meilleure répartition des centres de décisions économiques – en région, l’hôpital et les établissements de santé figurent souvent parmi les plus importants employeurs.


La Fédération des médecins spécialistes a indiqué lundi que 650 de ses membres avaient levé la main pour travailler à temps plein dans ces centres d’accueil. Une centaine seulement ont été appelés, certains à deux reprises. On explique désormais à Québec que François Legault voulait donner un électrochoc par cet appel surprenant. Une stratégie vite confrontée à la réalité ; bien des spécialistes ne se souviennent plus comment déplacer un patient grabataire. 


Il y a quelques jours, Radio-Canada a révélé une autre aberration : la Dre Joanne Liu, spécialiste de choc qui avait fait face à l’épidémie foudroyante d’Ebola, avait proposé son aide. Elle se voyait aux côtés du DArruda. On a répondu à l’ancienne présidente mondiale de Médecins sans frontières qu’elle n’avait pas d’expérience dans une pandémie du type de celle qui sévissait au Québec. Le DArruda défendait lundi le Ministère, sa rapidité de réaction. Mais le verdict est loin d’être partagé sur le terrain.