Le nouvel or noir

« Notre avenir, un dialogue public »


par Desrosiers, Éric
S'il y avait à choisir un seul facteur parmi l'ensemble de ceux qui font la richesse des nations, on ne prendrait pas celui du nombre d'heures passées au travail, comme l'a fait Lucien Bouchard la semaine dernière, mais celui du temps passé sur les bancs d'école. À ce concours, le Québec obtient plutôt de bons résultats. Il devra cependant s'améliorer encore pour rester dans la course.
Il y a de ces petites phrases qui font beaucoup de chemin. «On ne travaille pas assez. On travaille moins que les Ontariens, infiniment moins que les Américains. Il faut qu'on travaille plus», a affirmé la semaine dernière l'ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, à l'occasion du premier anniversaire de son Manifeste des lucides. Il faisait référence à ces statistiques qui disent que les travailleurs québécois passent en moyenne moins d'heures au travail que les autres. Comme il fallait s'y attendre, les uns en ont profité pour ressortir leurs critiques contre les impôts trop élevés, les syndicats trop forts et l'entêtement des Québécois à ne pas faire comme tout le monde; pendant que les autres vantaient au contraire leur joie de vivre, leur souci du partage plutôt que de l'accumulation de richesses, ainsi que leur résistance devant les forces néoconservatistes.
Il serait assez difficile de contredire l'affirmation selon laquelle plus une population travaille, plus elle produit de la richesse. Il est à noter que cette question est habituellement posée en terme de taux de participation des jeunes et des femmes au marché du travail, d'âge de la prise de la retraite ou encore de la proportion des emplois à temps plein et temps partiel, mais le temps de travail fait effectivement aussi partie de l'équation. Il est vrai, également, qu'avec une moyenne de 1670 heures de travail par année, les travailleurs québécois emploi se classent derrière les Ontariens (1739) et les Américains (1804). En même temps, ils travaillent autant sinon plus que la plupart de leurs homologues des autres pays développés, que ce soit au Royaume-Uni (1672), en Irlande (1638), en Suède (1587), en France (1535), en Allemagne (1435), aux Pays-Bas (1367) ou encore en Norvège (1360).
On comprend, à ces chiffres, qu'il n'est pas nécessaire de travailler autant d'heures que les Américains pour avoir une économie prospère. C'est qu'il n'y a pas que le nombre total d'heures qui compte. Il y a aussi ce que l'on arrive à produire durant ce temps. On comprend aisément qu'un technicien spécialisé aux commandes d'une chaîne de production informatisée puisse créer plus de richesse en une minute qu'un ouvrier armé d'une pelle en une semaine. Il s'agit donc, entre autres choses, d'avoir une économie où l'on développe et l'on utilise de nouvelles technologies de production plus efficaces. Il s'agit, aussi, d'avoir la main-d'oeuvre qui sait développer et utiliser ces nouvelles technologies.
«Il n'y a pas que les parents qui sont obsédés par l'éducation de leurs enfants. Il y a aussi les politiciens et les gens d'affaires», observait la semaine dernière le Financial Times. «Dans un monde où la technologie et la mondialisation permettent de numériser et de sous-traiter le travail n'importe où sur la planète, poursuivait le quotidien britannique, le sort des pays repose de plus en plus sur la qualité de leur main-d'oeuvre. L'éducation est ainsi devenue l'or noir des économies du XXIe siècle.»
Très bien, mais devra faire mieux
De ce point de vue, il faut bien admettre que le Québec ne s'en tire pas si mal. La proportion de ceux qui sortent de leur parcours scolaire avec au moins l'équivalent d'un diplôme secondaire est passée de 57 % à 84 % en 30 ans. Près de 30 % finissent aujourd'hui avec un diplôme universitaire, comparativement à 15 % en 1976.
Les grandes réformes du monde scolaire des années 60 ont si bien marché, a expliqué au Devoir le professeur d'économie de l'UQAM Nicolas Marceau, que les générations qui ont suivi affichent pratiquement les mêmes taux de diplômés (et les mêmes taux d'emploi) que leurs homologues en Ontario. Cela signifie que le retard historique du Québec à ce chapitre devrait s'estomper graduellement au fur et à mesure que les travailleurs formés avant la Révolution tranquille partiront à la retraite.
Sur le plan international, les dépenses globales en dollars par élève sont plus élevées au Québec que dans presque tous les pays de l'OCDE, à l'exception de la Corée du Sud et des États-Unis. Aux concours internationaux de mathématiques et de science, les élèves québécois de deuxième secondaire coiffent au poteau les élèves ontariens et se classeraient confortablement parmi les meilleurs des économies développées, loin, très loin devant leurs petits camarades américains.
Le Québec aurait tort, évidemment, d'en conclure que son avenir économique est assuré. On l'a dit, un seul facteur, aussi important soit-il, ne suffit pas à faire la richesse d'une nation. Celle-ci dépend à chaque fois d'un amalgame original fait, entre autres choses, de position géographique, de richesses naturelles, de génie et d'énergie entrepreneuriale, d'investissements privés, de direction et de coordination politique, d'infrastructures publiques, de climat social, etc.
Le Québec est condamné à avancer même en éducation malgré ses succès passés. Tous les pays ont, en effet, compris l'importance qu'aura la formation générale et professionnelle dans le degré de compétitivité de leurs économies. On cherche partout le moyen d'encourager la formation continue des travailleurs afin de leur permettre de s'adapter à l'évolution des technologies et des modes de production. C'est vrai dans les pays occidentaux, mais c'est aussi de plus en plus vrai dans certains pays en voie de développement, notamment en Asie, a constaté en septembre l'OCDE dans l'édition 2006 de son rapport Regard sur l'éducation.
Cela nous ramène à l'importance de s'attaquer, au Québec, à des problèmes comme celui du décrochage scolaire ou du manque de financement des universités. Lucien Bouchard a lui-même convenu, quelques jours après sa fameuse déclaration, de l'importance centrale de l'éducation dans l'amélioration de la productivité québécoise.
Mais pour y améliorer notre effort, a-t-il dit, il faudra que le gouvernement dispose d'une plus grande marge de manoeuvre financière. Pour ce faire, a-t-il répété, les Québécois devront travailler plus d'heures, pour gagner plus d'argent, et payer ainsi plus d'impôts. C'est ce qui s'appelle avoir une idée fixe!


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