La lignée Tremblay, ou l’aventure nord-américaine d’une signature ADN

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De souche

« Je fais partie d’un arbre gigantesque […]. Un arbre qui voyage […] L’arbre des Tremblay traverse l’Hiver. À lui seul il est une forêt » — Larry Tremblay

Premier nom au Québec avec plus de 80 000 porteurs, Tremblay fait figure de symbole. Plus de 100 000 personnes portent le nom en Amérique du Nord. Ce statut peut justifier qu’on s’y intéresse plus particulièrement pour illustrer comment se combinent aujourd’hui généalogie et génétique. Le regard offert ici porte sur la dimension scientifique de ce savoir plutôt que sur son industrie, par ailleurs très profitable : l’entreprise Ancestry s’est par exemple vendue pour 1,6 milliard de dollars en 2012.

Le discours sur le comportement humain a l’habitude d’opposer nature et culture. L’intuition nous conduit à séparer biologie et nom de famille de la même façon. La recherche en anthropologie et généalogie génétique révèle cependant l’existence d’une étroite corrélation qu’on peut pratiquement qualifier de « biologie du nom ».

La tradition occidentale a généralement vu dans le nom de famille une prérogative masculine. Apparu progressivement en Europe de l’Ouest à partir du XIe siècle, le nom de famille sous la forme qu’on lui connaît s’est transmis de père en fils jusqu’au jour où le droit du nom a été à juste titre remis en question.

Transmission héréditaire

La transmission héréditaire du patronyme depuis le Moyen Âge trouve dans la biologie un puissant parallèle : le chromosome Y se transmet lui aussi de père en fils, de copie en copie. Il en résulte ainsi une piste génétique qui trouve dans la généalogie patrilinéaire une parfaite analogie. Une signature « ADNy » voyage ainsi à travers les générations.

La découverte de cette corrélation entre l’ADN masculin et le nom de famille émane de la révolution génomique. Ce comportement du chromosome Y a permis le développement fulgurant d’une généalogie expérimentale qui combine ADN et sources documentaires. Or, l’état civil québécois s’inscrit parmi les plus complets au monde.

Le Percheron Pierre Tremblay traverse l’Atlantique en 1647. Il épouse l’Aunisienne Ozanne Achon à Québec en 1657. De ce seul couple découle la plus grande descendance patronymique de Nouvelle-France. À moins d’une adoption, tout homme nommé Tremblay et documenté de père en fils porte en principe la signature chromosomique de ce pionnier.

Signature ADNy

Une expérience a défini la signature ADNy de Pierre Tremblay. Des échantillons de salive ont été prélevés sur deux porteurs du nom choisis en fonction d’ascendances patrilinéaires complémentaires. Une lignée rejoint le pionnier Tremblay par son fils aîné, aussi prénommé Pierre. L’autre lignée passe par Michel, deuxième fils des quatre qu’il a eus et qui ont transmis le nom. La première lignée, américaine, a quitté le Québec au XIXe siècle lors de la Grande Saignée vers les États-Unis. L’autre n’a jamais quitté les environs de la capitale.

Comme prévu, la concordance ADNy des deux descendants testés s’est fidèlement manifestée. La signature commune dégagée s’avère logiquement héritée du patriarche commun vers lequel convergent les ascendances patrilinéaires distinctes des deux participants, 11 et 12 générations en aval du patriarche Pierre Tremblay.

La signature ADNy se formalise à la façon d’un code-barres. Un nombre variable de marqueurs la compose, normalement 37, 67 ou 111. La séquence numérique propre à la signature du pionnier Tremblay commence ainsi par 13-24-14-11… Une concordance se manifeste si les séquences tirées des deux Tremblay testés sont à peu près identiques.

Rupture

Une signature biologique caractérise chaque fondateur de la population du Québec. La recherche des signatures ADN ancestrales implique de soumettre la généalogie traditionnelle à sa validation. Elle permet en outre l’exploration d’hypothèses sur les origines des pionniers de notre population, en plus de combler des lacunes documentaires. Plus près de nous, l’identification de signatures ancestrales trouve chez les enfants de l’adoption un public attentif puisqu’un « nom biologique » apparaît désormais à leur portée.

La filiation naturelle est une dimension fondamentale de l’histoire familiale. Elle ne s’y limite évidemment pas. Toute ascendance rencontre tôt ou tard une rupture génétique qui tiendra de l’adultère, de l’adoption, cachée ou non, du viol, etc. La question n’est pas « si » mais « quand », et si on peut ou non la documenter.

L’ADN ne ment pas, pour le meilleur et pour le pire. Pour la science, toute vérité est bonne à dire. Mais la science n’est pas tout, loin de là. L’histoire familiale bénéficie aujourd’hui de puissants outils génétiques, accessibles commercialement à bon marché. Les amateurs doivent toutefois les employer avec prudence, au risque de révéler d’inconfortables vérités.

Ozanne Achon

Au Québec, l’établissement de droits parentaux égaux sur le nom a neutralisé son ancienne transmission par la seule voie des pères. Certains pourraient trop rapidement voir dans l’ADNy un argument naturel en faveur d’un retour à cette tradition patriarcale. Nenni !


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