PÉTROLE ALBERTAIN

L’oléoduc de la discorde

La poursuite intentée par Pipe-Lines Portland Montréal contre une Ville du Maine fait craindre le retour du projet d’inversion Trailbreaker

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Un sujet qui n'a pas fini de pourrir, un projet sans avenir

Une filiale de l’entreprise Pipelines Montréal, qui exploite un oléoduc reliant Portland et Montréal, vient d’intenter une poursuite contre la municipalité américaine dans le but de faire invalider un règlement qui bloque le passage du pétrole albertain sur son territoire. Pour les écologistes, ce geste est le prélude à un autre projet de transport de pétrole de l’Ouest en sol québécois.

En juillet dernier, la Ville de South Portland, dans le Maine, a adopté un règlement qui ferme carrément la porte au chargement de brut à partir de son port. Cette décision visait directement à empêcher le transport de pétrole des sables bitumineux sur son territoire, en raison des risques environnementaux.

Il faut dire que le pétrole albertain pourrait voyager dans un pipeline exploité par Pipe-Lines Portland Montréal (PLPM). Ce pipeline est en fait constitué de deux tuyaux construits en 1941. D’une longueur de 378 kilomètres, ils servent depuis des années à transporter du pétrole brut de la côte est américaine jusque dans l’est de Montréal, aux installations de Suncor. En moyenne, 80 000 barils traverseraient ainsi chaque jour le sud du Québec, soit 2,4 millions par mois.

Depuis 2008, la réalisation d’un projet nommé Trailbreaker a toutefois été évoquée à quelques reprises. L’objectif serait d’inverser le flux dans le pipeline afin de l’utiliser pour amener du pétrole brut de l’Ouest canadien jusqu’à Portland, en passant par Montréal. De là, il pourrait être chargé à bord de pétroliers pour être transporté jusqu’aux raffineries du Texas. Il pourrait aussi être exporté, notamment vers l’Europe, qui vient de donner le feu vert à l’importation du pétrole des sables bitumineux. Portland possède le deuxième port pétrolier en importance sur la côte est.

PLPM nie cependant vouloir concrétiser ce projet. L’entreprise n’en juge pas moins nécessaire de faire invalider le règlement municipal adopté par South Portland. Elle vient donc de déposer une requête en ce sens auprès des autorités judiciaires américaines.

Selon ce que fait valoir la pétrolière — qui compte Suncor et Imperial Oil parmi ses actionnaires —, la Ville empiète sur les compétences du gouvernement américain en matière de régulation des pipelines et d’échanges commerciaux. « Une Ville du Maine ne peut entraver les décisions gouvernementales sur les relations internationales, le commerce ou le transport de ressources et les remplacer par sa propre politique étrangère », peut-on lire dans les documents déposés en appui au dossier.

« Un tiers des importations américaines de pétrole provient du Canada. Le Canada respecte l’environnement et les réglementations actuellement en place. Et le décret reflète une incompréhension des sables bitumineux du Canada », souligne en outre Portland Pipe Line Corporation, filiale de Pipelines Montréal. Selon l’entreprise, la décision de South Portland est tout simplement basée « sur l’antipathie envers les produits dérivés des sables bitumineux ».

Il n’a pas été possible d’obtenir de commentaires de la part de l’entreprise dimanche.

Inversion à venir

Même si les propriétaires de ce pipeline vieux de 73 ans répètent qu’ils n’ont pas l’intention d’inverser le flux, les écologistes y voient plutôt un retour en douce du projet Trailbreaker.

« Ce nouvel épisode montre que le projet d’inversion du pipeline Portland-Montréal est toujours sur la table, alors que la compagnie prétendait le contraire », soutient ainsi Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace. « Cela prouve une fois de plus que les pétrolières n’accordent pas d’importance à l’opinion des populations locales qui veulent protéger leur air, leur eau potable et le climat. L’entreprise et ses propriétaires, Suncor et Exxon, n’ont que leur profit à coeur et sont prêts à tout pour réaliser l’expansion et l’exportation de la production de pétrole des sables bitumineux. »

Au-delà de l’inversion ou non du flux de ce pipeline, il faut savoir qu’un autre projet pourrait avoir des impacts significatifs sur le pétrole transporté depuis Portland. Avec l’inversion du flux de l’oléoduc 9B d’Enbridge, prévue d’ici juin, quelque 300 000 barils de pétrole de l’Ouest arriveront chaque jour à Montréal. Ce pétrole, moins cher que celui qui est importé, pourrait suffire à remplacer la majeure partie des importations des deux dernières raffineries installées en sol québécois.

Dans ce contexte, soulignent des sources, l’utilisation du pipeline reliant Montréal et Portland pourrait aussi constituer un moyen efficace de transporter le pétrole albertain jusqu’à un port d’exportation situé sur la côte est. Les pétrolières installées souhaitent en effet trouver rapidement des moyens pour exporter leur production toujours en pleine croissance. Et pour le moment, le projet Keystone XL est toujours bloqué.

Lorsque le projet Trailbreaker a été évoqué, il était cependant question de construire à Dunham, dans les Cantons-de-l’Est, une station de pompage pour assurer l’écoulement du pétrole. Les tribunaux avaient jugé, en 2012, que Pipelines Montréal devait justifier son choix devant la Commission de protection du territoire agricole du Québec. Ce projet, vivement contesté dans la région, avait finalement été abandonné en 2013.


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