L'idiot inutile

Pour cet amuseur public, la réalité a l'épaisseur et la clarté d'une caricature.

Manifestation pour la paix au Liban



Force est d'admettre que Jacques Brassard occupe désormais une place toute spéciale dans le merveilleux monde des chroniqueurs ratés (qui sont pourtant déjà si nombreux). Comment pourrait-il en être autrement puisqu'il manie semble-t-il de mieux en mieux l'art de la pensée creuse et des formules chocs ? A moins qu'il ne s'agisse de celui de la pensée choc et des formules creuses ? Je ne saurais décider...

Profitant de la controversée participation des chefs souverainistes à la marche contre la guerre au Liban, il donne toute la mesure de son talent (1) en révélant avoir « toujours été mal à l'aise avec les postures et les lieux communs tiers-mondistes, anti-américains, pacifistes et antisionistes du mouvement souverainiste ». Il se dit affligé car il se rend compte que « les vieux réflexes antiaméricains et anti-Israël sont toujours bien présents au sein du mouvement souverainiste ». Ces « vieux réflexes », ces « fantasmes vieillots tout imprégnés de haine », il croit nous en donner des exemples probants. D'abord en invoquant une chronique de Lise Payette, puis en rappelant des événements ayant eu lieu à un congrès du PQ en 1981 et à un débat sur une résolution d'appui à une intervention militaire au Koweït pendant la guerre du Golfe.

Exemples absolument édifiants où l'on apprend :

1) Que les fusées soviétiques pointées vers l'Europe n'étaient pas faites de carton-pâte. (Quant à la composition des fusées américaines, on n'en saura malheureusement rien).
2) Qu'il est scandaleux d'applaudir une délégation palestinienne. (Tous pourris, probablement).
3) Que le Palestinien est, dans la « mythologie socialo-communiste », « l'archétype par excellence de l'opprimé en lieu et place du prolétaire ». (On supposera que, dans la mythologie libéralo-capitaliste, le Palestinien est plutôt un parasite-terroriste).
4) Que l'Irak a envahi le Koweït « au mépris de toutes les règles du droit international ». (Quant au mépris d'Israël pour les mêmes règles, on attend toujours son opinion à ce sujet - hors de propos, probablement).

Pour cet amuseur public, la réalité a l'épaisseur et la clarté d'une caricature. S'imaginant dénoncer des lieux communs de la gauche (2), Brassard s'égosille en fait à clamer les poncifs les plus éculés de la droite. Comme s'il suffisait de se croire du bon bord pour avoir l'air d'un grand défenseur de la liberté... Comme s'il suffisait d'être ‘anti-anti-américain' ou ‘anti-anti-Israël' (permettez les néologismes) pour développer une ‘posture' intellectuelle satisfaisante et/ou originale (et par là même utile). Devrait-on lui dire qu'il s'agit plutôt, quoi qu'il en pense, d'une grossière ‘imposture' dont nous commençons à avoir l'habitude ? Les pourfendeurs éclairés de l'anti-américanisme primaire ou de l'antisémitisme rampant ne sont pas encore tout à fait une espèce en voie de disparition...

Et pourtant, à la lecture de ses nombreuses interventions récentes, on le sent qu'il s'agite, non sans une certaine frénésie, se croyant probablement investi d'une mission salvatrice et purificatrice. Or, il n'y a rien de pire qu'un chroniqueur minable qui se croit investi d'une mission sacrée. Surtout lorsque celle-ci est en phase avec celle de George W. Bush (3).

Le bon Jacques veut nous sauver; son plus grand désir est de nous purifier. Car nous sommes malades. Nous sommes contaminés. Il croit en effet déceler « cette haine des Américains enkystée comme un chancre dans le cerveau d'une forte proportion de militants ». Il affirme que « le mouvement souverainiste a été largement contaminé par l'idéologie de gauche et la propagande socialo-communiste » (1). Il sait même se faire psychanalyste à l'occasion : « Le Québec tout entier est fortement imprégné par cette hostilité envers Israël, perçu comme le seul empêcheur de faire la paix. Les sondages le révèlent. Il m'arrive de me demander si, dans les recoins de l'inconscient collectif des Québécois, il n'y a pas des pulsions d'antisémitisme qui, à l'occasion de crises, prennent le visage de l'antisionisme qui consiste dans la détestation de l'État d'Israël » (4). Ainsi, croyant débusquer de vieux réflexes ou des fantasmes vieillots, Brassard ne réussit en fin de compte qu'à mettre au jour ses propres obsessions pathologiques. D'un « réflexe » à l'autre, d'un « fantasme » à l'autre, la boucle délirante est bouclée...

Non, décidément, le mouvement souverainiste n'a certainement pas besoin des conseils de cet ‘idiot inutile', dénonciateur auto-proclamé des « idiots utiles » (5).

Sylvain Maréchal
5 septembre 2006
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(1) [« Positions gênantes »->1774], La Presse, 31 août 2006.
(2) C'est là sa grande spécialité. Dans la « gauche », Brassard inclut : l'idéologie socialo-communiste, écologiste, tiers-mondiste, pacifiste, anti-américaine, anti-Israël, antisioniste, anti-occidentale, anti-impérialiste, multilatétariste, etc. Je ne caricature pas : il suffit de se reporter aux textes cités ici.
(3) Voir par exemple cet apologie de George Bush, dans la foulée de sa réélection en novembre 2004 : [« Bravo M. Bush! »->1850], La Presse, 18 novembre 2004. Il s'y vante d'avoir souhaité et prédit la réélection de Bush à la présidence, étant lui-même « un des rares scribouillards de la presse québécoise (...) à ne pas considérer M. Bush comme un crétin dégénéré. ». Où on lit également que : « Il y a d'un côté, le fascisme islamiste et tous ceux qui le tolèrent par lâcheté ou par idéologie; et de l'autre, il y a, comme tout au long du XXe siècle, le camp de la liberté avec, heureusement, l'Amérique à sa tête ». Jacques Brassard a ce don exceptionnel de se placer du bon coté de la barricade...
(4) [« Un Québec aux prises avec des relents d'antisémitisme »->1849], Le Quotidien, 2 août 2006.
(5) [« Peu importe l'époque, les idiots utiles sont là ! »->1576], Le Quotidien, 16 août 2006.


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