L’erreur économique - Le chiffre du mal

Pas seulement des astrologues, il y a aussi des apprentis-sorciers, des charlatans, des faux prêtres, des idéologues sectaires, des manipulateurs et des incultes

Un mois après que l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, a eu le courage de reconnaître qu’un vice méthodologique avait pollué les recommandations de cet organisme, voilà qu’on apprend que l’étude ayant convaincu les Angela Merkel de ce monde de transformer l’austérité en veau d’or de la politique reposait sur une perversité mathématique. Effarant!
En 2010, Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, deux économistes alors réputés, ont publié une analyse intitulée Growth in a Time of Debt dans laquelle ils soutiennent avec force la thèse suivante : lorsque le niveau de la dette publique dépasse le seuil des 90 % du PIB, il s’ensuit obligatoirement un étranglement de la croissance. Quelques semaines plus tard, les coups de butoir qui tétanisent encore l’économie de la Grèce commençaient à se faire entendre.
Dans la foulée de ces derniers, on se souviendra que les officiers de la punition portant les étendards du FMI, de la Commission européenne, des entreprises étrangères et de certains gouvernements ont brandi les travaux du duo Rogoff-Reinhart pour mieux introduire la cure d’austérité. Dans cet exercice indigne du discours de la méthode, Angela Merkel s’est particulièrement démarquée en campant le rôle de l’égérie en chef de l’expiation. De l’expiation évidemment imposée à la population grecque.
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les 90 % sont devenus le pivot par excellence des politiques infligées à une ribambelle de pays, l’argument imparable des inféodés à la déesse austérité. Plus grave, beaucoup plus grave, cette étude a servi de faire-valoir pour bien des dirigeants politiques lorsque ceux-ci étaient appelés à justifier leur abandon de la lutte contre le chômage au profit du combat contre la dette qui passait, et passe toujours, par l’usage des forceps sur les programmes sociaux.
Il n’est pas innocent de rappeler que le refus des dirigeants européens de composer des plans de croissance, à l’inverse de ce qu’a fait l’administration Obama, a contribué à l’explosion du chômage dans le Vieux Continent. Ils sont 26 millions dans l’Union européenne, 19 millions dans la zone euro et 6 millions « produits » par l’austérité. Chez les jeunes, le nombre de sans-emploi est si élevé qu’on parle déjà d’une génération sacrifiée.
À moins d’être un militant fanatique du jansénisme économique, il faut bien souligner que les travaux de Rogoff-Reinhart ont imprimé une influence maléfique. On sait fort bien qu’il est impossible de dire combien les travaux en question ont « fabriqué » de chômeurs. Reste que la question ayant leur responsabilité comme sujet est bel et bien fondée. D’autant…
D’autant que le trio d’économistes de l’Université du Massachusetts qui s’est penché sur l’étude de Rogoff-Reinhart a découvert que ces derniers avaient omis certaines données, et d’une. Et de deux, ils ont fait une consommation « particulière » de mécanismes statistiques. Et de trois, ils ont mal utilisé le logiciel… Excel !
Cette histoire, comme celle du FMI il y a un mois, a un mérite : elle confirme que la science économique reste et demeure confinée à la faculté des sciences humaines. Autrement dit, on tient à insister, qu’elle n’est pas une science exacte, contrairement à ce que des commentateurs essayent de nous faire croire à mots, évidemment, couverts. Et pourquoi couverts ? Pour mieux camoufler leur malhonnêteté intellectuelle.
Prenons ces fameux 90 % du PIB. Un, le PIB est la lecture ponctuelle de l’activité économique sur un an. Deux, la dette, elle, s’étale sur plusieurs années qui n’affichent pas un PIB identique année après année. De fait, comment peut-on fixer avec certitude dans un chiffre et un seul le corollaire entre le PIB et la dette à long terme ? Au fond, la réponse appartient à John Kenneth Galbraith : « Il y a trop d’astrologues dans notre profession. »


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