L'écran de fumée

G8 à Berlin 2007



Le Canada, modèle à suivre en matière de lutte contre les changements climatiques? Est-ce bien ce que Stephen Harper a proposé aux pays en développement et encore récalcitrants lors de son passage à Berlin? On se pince. Et on se repince quand, quelques heures plus tard, la chancelière allemande et hôtesse du Sommet du G8, Angela Merkel, se réjouit du plan canadien puisqu'il confirme la volonté du Canada de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). «Nous sommes d'accord sur l'essentiel», a-t-elle dit lors de leur conférence de presse conjointe.
Les louanges d'Angela Merkel, dont le pays est un exemple en matière de réduction de GES, étaient cependant assorties d'importants bémols. Ce qui lui a plu, c'est que Stephen Harper a semblé accepter l'objectif qu'elle souhaite voir adopté par le G8, à savoir une réduction des émissions d'ici 2050 de 50 % par rapport au niveau de 1990. M. Harper a aussi reconnu la nécessité que les discussions au sujet de la deuxième phase de Kyoto se poursuivent sous l'égide des Nations unies.
Mais Mme Merkel a été très claire en entrevue avec la télévision anglaise de Radio-Canada. Elle est très déçue du plan à court terme des conservateurs et qu'Ottawa ait abandonné les cibles de la première phase de Kyoto qu'avait acceptées le Canada.
À la lumière de ce petit coup de baguette sur les doigts, on peut dire que Stephen Harper a su bien manoeuvrer depuis lundi. Même après avoir répété que le Canada ne respecterait pas ses engagements initiaux, il a évité la volée de bois vert tout en ayant l'air de partager les vues à long terme des Européens.
Personne ne savait trop à quoi s'attendre. Au moment où Harper s'envolait pour l'Europe dimanche, on ignorait encore à quelle enseigne il logeait dans le duel qui oppose le président américain George W. Bush et la chancelière Merkel, dont l'issue est un des enjeux fondamentaux du sommet.
Le président américain veut tenir des négociations entre grands pays émetteurs pour en arriver, d'ici la fin de 2008, à des cibles qui ne seraient pas obligatoires. Ce processus se déroulerait en marge du système onusien, ce qui aurait pour effet de morceler les efforts et fort probablement de torpiller mortellement le protocole de Kyoto.
L'objectif poursuivi par Mme Merkel au G8 est déjà un compromis de la part de l'Europe puisque son propre objectif est, d'ici 2050, de réduire ses émissions de 60 à 80 % par rapport à 1990. Le Canada, lui, dit vouloir les réduire de 60 à 70 %, mais par rapport à 2006. Ottawa prétend que cela équivaut à l'objectif visé par Mme Merkel. Les Européens exigent aussi que la négociation des prochaines phases de Kyoto se poursuive sous l'égide des Nations unies. Une importante rencontre à cet effet est d'ailleurs prévue à Bali, en Indonésie, en décembre.
Stephen Harper a tranché la poire en deux. Il a accepté des cibles absolues à long terme et un processus sous la houlette de l'ONU. Ces positions sont importantes, mais que valent-elles si le reste ne suit pas? À court terme, le gouvernement Harper persiste à rejeter les mécanismes de Kyoto. Il adopte sa propre année de référence (2006) pour mesurer les baisses d'émissions. Il écarte les cibles absolues à court terme au profit de cibles fondées sur l'intensité, c'est-à-dire mesurées par unité de production, ce qui permet d'augmenter les émissions totales d'une industrie chaque fois que sa production augmente. Comme personne ne peut prédire l'évolution de l'économie sur une longue période, il devient impossible de prévoir des réductions de GES à long terme avec cette méthode, ce qui enlève tout fondement aux cibles inscrites dans le plan conservateur, tant pour 2020 que pour 2050.
En somme, le premier ministre dit à Mme Merkel qu'il aime l'allure qu'aura la maison dans 50 ans et approuve le calendrier de réunions des architectes, mais il ne veut pas suivre les plans qui vont permettre de la compléter à temps et en respectant les normes. Le Canada fera à sa tête, même si cela fait du Canada un délinquant dans l'arène internationale.
En défendant cette position, toutefois, Stephen Harper a pu éviter pour l'instant d'avoir l'air d'abandonner Kyoto et de se ranger aveuglément dans le camp de Bush, bien que plusieurs de ses positions aillent dans le même sens. Le chef conservateur sait que sa marge de manoeuvre est mince et sa crédibilité, fragile, pour dire le moindre, en matière d'environnement. Son passé le suit. L'Alliance canadienne, dirigée par Stephen Harper, a voté contre la ratification du protocole de Kyoto en 2002 et la même année le chef allianciste s'engageait, dans une lettre de sollicitation de fonds, à tuer le protocole. M. Harper ne peut se permettre, par conséquent, d'avoir l'air d'être à la remorque du président républicain. Les Canadiens, Québécois en tête, ne le lui pardonneraient pas, car la majorité d'entre eux appuient Kyoto.
Il lui fallait donc sauver les apparences à l'étranger pour sauver des votes à la maison. Le test n'est cependant pas terminé. Le sommet se poursuit jusqu'à vendredi et la vraie partie de bras de fer commence aujourd'hui. Mais si le G8 est fidèle à lui-même, prêt à diluer ses principes pour afficher un semblant d'unanimité, Stephen Harper pourrait gagner son pari.
Ça ne reste quand même qu'une bataille. Les hostilités se poursuivent au pays, comme l'ont montré hier les partis d'opposition, qui se sont joints à une coalition pour exiger la démission du ministre de l'Environnement, John Baird. Les trois députés présents ont aussi dénoncé l'obstruction des conservateurs, qui freine l'adoption de deux projets de loi sur les changements climatiques. Ils ont dit qu'ils n'écartaient aucune solution pour ramener le gouvernement à la raison, y compris une motion de défiance, mais on y croira quand on le verra et ce ne sera assurément pas ce printemps.
Personne ne peut cependant prédire ce qui se passera au retour des vacances, car il n'y a rien comme une météo qui s'emballe et un été déréglé pour rappeler aux gens la réalité des changements climatiques. Et ça, Stephen Harper ne peut pas le contrôler.
mcornellier@ledevoir.com


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