La première lettre du Frère Un Tel

Je trouve désespérant d'enseigner le français - Frère Untel

Jean-Paul Desbiens (Frère Untel)


Le Devoir reproduit ici la première lettre, publiée le 3 novembre 1959 dans notre courrier des lecteurs, d'une série d'échanges entre le Frère Un Tel (comme il écrivait son pseudonyme) et André Laurendeau, rédacteur en chef de l'époque, qui mènera Jean-Paul Desbiens, l'homme qui se cachait derrière ce pseudonyme, à publier en 1960 son célèbre ouvrage Les Insolences du Frère Untel.



Monsieur,
Je viens de lire votre «actualité» du 21 octobre, touchant le langage. Je suis d'accord avec vous : nos élèves parlent joual. J'enseigne dans une petite ville d'une région très française de la province depuis deux ans (une 11e année commerciale) : mes élèves parlent joual, écrivent joual, ne veulent pas parler ou écrire autrement. Le joual est leur langue.
Les choses se sont détériorées au point où ils ne savent même plus déceler une faute qu'on leur pointe du bout du crayon. (L'homme que je parle; nous allons se déshabiller : cela ne les hérisse pas; cela leur semble même élégant...)
Pour les fautes d'orthographe, c'est un peu différent : si on leur signale une faute d'accord du bout du crayon, ils savent encore la reconnaître. Le vice est donc profond : il concerne la syntaxe. Il concerne aussi la prononciation : sur 20 élèves à qui vous demandez leur nom, au début de la première classe, il ne s'en trouvera que deux ou trois dont vous saisirez le nom du premier coup. Vous devrez faire répéter les autres. Ils disent leur nom comme on avoue une impureté.
Cette après-midi, je lisais votre «actualité» en classe. Les élèves reconnaissent qu'ils parlent joual. Mais ils ne voient pas la nécessité d'en changer. «Tout le monde parle comme ça.» «On fait rire de nous autres si on parle bien.» Et comme je leur disais qu'ils ne parlaient ni le français ni l'anglais, mais une langue bâtarde, un élève me répondit : «On est fondateur d'une nouvelle langue.»
Je ne suis point vieux, point trop grincheux; j'aime l'enseignement, et pourtant, je trouve désespérant d'enseigner le français.

C'est trop vite fait de rejeter le tort sur l'école. Ou d'ironiser sur les concours de bon langage. En vérité, le problème est ailleurs. Nos élèves parlent joual parce qu'ils vivent joual. On ne réglera rien en agissant sur le plan du langage (concours, campagnes, congrès, etc.); c'est sur la civilisation qu'il faut agir. Cela aussi est vite dit. En fait, quand on réfléchit au problème et qu'on en arrive à la question «quoi faire ?», on est désespéré. Quoi faire ? Que peut un instituteur pour enrayer la déroute ? Tout ce qu'il gagne est aussitôt perdu : les efforts qu'il fait sont dérisoires; dès 4h de l'après-midi, il commence à avoir tort car toute la civilisation le nie, nie ce qu'il défend, piétine ou ridiculise les valeurs qu'il prône.
Direz-vous que je suis pédant, ou que je remonte au déluge, si je me rappelle ici le mot de Bergsen sur la nécessité d'un supplément d'âme ? Nous vivons joual par pauvreté d'âme; nous parlons joual par voie de conséquence.
Je pose qu'il n'y a aucune différence substantielle entre la dégradation du langage et la désaffection par rapport aux libertés fondamentales que révèle l'enquête du Maclean's que vous avez commentée à deux reprises. Quand on a renoncé aux libertés fondamentales, comme il semble que la jeunesse l'ait fait, on renonce facilement à la syntaxe. Et les apôtres de la démocratie, comme les apôtres du bon langage, font figure de doux maniaques. Nos gens n'admirent que machines et technique; ils ne sont impressionnés que par l'argent et le cossu : les grâces de la syntaxe ne les atteignent pas.
Je me flatte de parler un français correct; je ne dis pas élégant, je dis correct. Mes élèves n'en parlent pas moins joual. Je ne les impressionne pas. Je leur échappe plutôt. Pour me faire comprendre, je dois parfois recourir à l'une ou l'autre de leurs expressions joualisantes. Nous parlons deux langues, eux et moi, et je suis le seul à parler les deux !
Quoi faire ? C'est toute la société canadienne-française qui abandonne. C'est nos commerçants qui affichent des raisons sociales anglaises, ici même à X... Et rappelez-vous de l'enquête sur le même sujet faite à Saint-Jean il y a deux ou trois ans. Et voyez les panneaux-réclames, le long des routes. Nous sommes une race servile. Nous avons eu les reins cassés il y a deux siècles et ça paraît.
Signe : le gouvernement, par le biais de divers organismes, organise des cours du soir. Les cours les plus courus sont les cours d'anglais. Tout le monde veut apprendre l'anglais. Il n'est évidemment pas question d'organiser des cours de français. Nous sommes une race servile. Mais qu'est-ce que ça donne de voir cela ? Voir clair et mourir. Beau sort. Avoir raison et mourir.
Signe : la comptabilité s'enseigne en anglais, avec des manuels anglais, dans la catholique province de Québec, où le système d'éducation est le meilleur au monde, puisque les évêques siègent aux réunions du département de l'instruction publique. Dormons, dormons, d'autres veillent...
Signe : on organise une treizième année dans certaines localités, dont ici. Le programme très spécial de ces classes comporte quatre heures de français par semaine et cinq d'anglais. Nous sommes une race servile.
Joseph Malègue dit quelque part : «En un danger mortel au corps, les hommes tranchent tout lien, bouleversent vie, carrière, viennent au sanatorium deux ans, trois ans. Tout, disent-ils, plutôt que la mort.» N'en sommes-nous pas là ? Quoi faire ? Quand je pense, je pense liberté; sitôt que je veux agir, c'est le dirigisme qui pointe l'oreille. Il n'est d'action que despotisme. Pour nous guérir, il faudrait des mesures énergiques : 1) contrôle absolu de la radio et de la télé. Défense d'écrire ou de parler petit-nègre sous peine de mort; 2) destruction, par la police provinciale, en une seule nuit, de toutes les enseignes commerciales anglaises; 3) autorisation de tuer à bout portant tout fonctionnaire, tout instituteur, tout curé qui parle joual.
Mais cela ne serait pas encore agir sur la civilisation. Ferons-nous l'économie d'une crise majeure ? Ferons-nous l'économie d'un péril mortel qui nous réveillerait, mais à quel prix ? Là-dessus, je vous assure de mon estime.
Frère Un Tel


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