Israël: loi de l'État-nation et «disparition» de la langue arabe

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L'arabe a un statut plus choyé en Israël que le français au Canada...

Depuis le 19 juillet et l'adoption de la loi dite «de l'État-nation» par la Knesset, Israël est officiellement devenu un état unilingue, avec l'hébreu comme seule langue officielle.


C'est la première fois depuis la création de l'État d'Israël que le parlement passe une loi d'envergure sur la question linguistique. Jusqu'à présent, c'était une vieille décision des autorités mandataires britanniques, datant de 1922, qui continuait à fixer la situation du pays dans ce domaine.


Cette année-là, l'anglais, l'hébreu et l'arabe avaient été retenus comme langues officielles. Après l'indépendance d'Israël, le gouvernement s'était contenté de supprimer le passage qui donnait un statut privilégié à l'anglais, conservant ainsi l'hébreu et l'arabe à positions égales.


La régression «automatique» de la langue arabe?


Affirmer que l'hébreu est l'unique langue de l'État d'Israël revient donc automatiquement à faire régresser le statut de l'arabe, ce qui a été immédiatement dénoncé aussi bien par l'opposition israélienne que par les critiques d'Israël à l'étranger.


Ces derniers, qui pourtant n'hésitent pas à faire des comparaisons historiques de mauvais goût, s'expriment souvent sans connaître la situation sur le terrain; une situation contrastée que je me propose de présenter ici.


Liberté de langue?


Concrètement, il suffit de deux minutes au touriste québécois de passage en Israël pour se rendre compte que l'État hébreu (appellation qui a pris un sens nouveau ces derniers jours), ne dispose pas d'une loi équivalente à la loi 101.


Au bord des routes, les panneaux indicateurs sont trilingues (hébreu, arabe et anglais) de même que les frontons des bâtiments officiels, les boîtes de produits alimentaires, etc. Quant aux magasins privés, ils disposent de la liberté la plus totale en matière d'affichage.



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Si l'hébreu y est dominant, il est rarement la seule langue utilisée et n'est même pas présent partout. Dans certains villages du nord ou du sud du pays notamment, certains choisissent un affichage unilingue arabe, et ce, même sur certains bâtiments de service public, sans aucune réaction de contestation de la part de l'État.


À sa création, la priorité du jeune État était d'imposer l'hébreu, langue ressuscitée depuis peu et dont on craignait qu'elle ne tienne pas dans la durée face aux autres idiomes parlés dans le pays.

Depuis sa création, il y a maintenant 70 ans, Israël a eu une position changeante et rarement univoque vis-à-vis de la langue arabe, actuellement parlée par environ 20% de la population.


À sa création, la priorité du jeune État était d'imposer l'hébreu, langue ressuscitée depuis peu et dont on craignait qu'elle ne tienne pas dans la durée face aux autres idiomes parlés dans le pays. Dans ce contexte, l'arabe, certes parlé par une minorité importante sur le territoire israélien, mais perçu comme la langue des ennemis d'Israël et des juifs orientaux, peu présents au sein de l'élite du pays, a été traité de manière ambigüe.


La Cour suprême israélienne, en 2000, avait exigé que les autorités publiques fassent plus de place à l'arabe et l'emploient plus systématiquement.

Certes, l'arabe est resté une langue officielle du pays, l'État a permis et financé la création d'un système éducatif spécifique, et les médias publics ont toujours diffusé partiellement dans cette langue. Mais, les institutions arabisantes israéliennes ont longtemps souffert d'un large sous-investissement et, de manière générale, les autorités ont été longtemps réticentes à utiliser cette langue.


Les choses ont radicalement changé à partir d'une décision de la Cour suprême israélienne de l'année 2000, qui a exigé que les autorités publiques locales et nationales fassent plus de place à l'arabe et l'emploient plus systématiquement. Bénéficiant par ailleurs d'un contexte favorable, où la paix avec l'Égypte et la Jordanie et les revendications identitaires des juifs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient avaient transformé la perception de cette langue en Israël, cette décision a ouvert une nouvelle ère.


L'arabe en progression constante


Depuis, le changement est visible. La présence de l'arabe dans la signalisation ou dans les services publics est en progression constante. En 2007, la Knesset a approuvé la création d'une académie de la langue arabe, institution qui doit s'assurer sa place dans la société et notamment dans l'espace public israélien. En 2015, le parlement a créé un jour officiel de célébration de l'arabe, repris chaque année depuis. La même année, un projet d'introduction de cette langue dans les transports publics a été lancé, avec comme objectif d'arriver à une situation totalement bilingue en 2022.


En parallèle, l'État a augmenté considérablement ses investissements dans le système éducatif arabe, afin de diminuer son retard par rapport à son équivalent hébreu et offrir de réelles opportunités à ceux qui étudient dans cette langue, efforts dont les résultats sont sensibles. Ces différents changements se font sans réelle opposition de la part de la majorité de la population israélienne, et certaines initiatives sont même lancées par des membres de la société civile.


La loi va à l'encontre des tendances profondes dans la société israélienne, qui, depuis une vingtaine d'années, donne justement une place croissante à la langue arabe.

On le voit donc, la loi adoptée dernièrement va, sur la question linguistique, à l'encontre des tendances profondes dans la société israélienne, qui, depuis une vingtaine d'années, donne justement une place croissante à la langue arabe en son sein. Le paradoxe est encore plus flagrant quand on sait que beaucoup de membres du gouvernement actuel n'ont eu aucun problème à soutenir à la fois l'extension de l'arabe dans la société israélienne et l'adoption de la loi sur l'État-nation.


Dans les faits, la formulation de la loi elle-même est nettement moins tranchée qu'on ne pourrait le croire. Certes, l'arabe perd son statut de langue officielle, mais la loi lui garantit un statut spécial devant être déterminé ultérieurement. De plus, le texte déclare explicitement ne pas changer la position de l'arabe dans les faits.


En somme, la loi de l'État-nation est avant tout une loi symbolique.

En somme, la loi de l'État-nation est avant tout une loi symbolique. Et symboliquement, il est indéniable que la minorité arabophone du pays en est une des cibles, et que l'article déclarant l'État israélien unilingue est, entre autres articles critiquables, relativement problématique. En ce sens, le combat, notamment judiciaire, commencé par l'opposition parlementaire et les associations arabes et druzes du pays apparaît comme légitime et justifié.


Néanmoins, il faut reconnaître que, alors que la société israélienne est plus ouverte que jamais vis-à-vis de la langue arabe, et que la loi elle-même est, sur ce point, relativement floue, il est encore trop tôt pour savoir ce que celle-ci va réellement changer sur le terrain.


Pour l'instant, l'effet principal de son adoption est, paradoxalement, d'avoir mis un coup de projecteur sur la question, et d'avoir suscité une vague de soutien pour le maintien du statut de l'arabe en Israël, ce qui montre le fossé existant entre le gouvernement israélien, qui cherche à séduire son électorat nationaliste, et une vaste partie de la population bien plus progressiste sur ces sujets.


C'est pour cela que, dans le brouhaha qui a accompagné l'adoption de la loi sur l'État-nation, il faut garder une certaine mesure quand on veut évaluer son impact réel. Après tout, même après ces changements (qui risquent d'ailleurs d'être modifiés par la Cour suprême), même sans statut officiel, l'arabe en Israël dispose d'une place bien enviable par rapport à bon nombre de langues minoritaires dans le monde.


Il n'est pas nécessaire d'aller chercher bien loin pour trouver des exemples du genre...