L’insoutenable solitude des Palestiniens

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Trump promet 28 milliards aux Palestiniens en échange de son plan de paix


Cet après-midi-là, le maire de la petite ville palestinienne d’Al-Auja était fâché. Attablé dans son bureau, devant des photos de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas, il avait dit aux représentants du Devoir tout le mal qu’il pensait du « plan de paix » que préparait Donald Trump. Le maire était surtout fâché du silence de la communauté internationale devant le triste sort des Palestiniens.


« Vous êtes un journaliste canadien ? Dites à votre premier ministre de parler à Trump pour lui faire entendre raison ! Nous sommes sous occupation militaire depuis plus de 50 ans et aucun pays n’intervient pour défendre notre droit à avoir un État », avait dit le maire Salah Freijat.


« Mes concitoyens n’ont jamais lancé de pierres contre les soldats israéliens, mais je les sens extrêmement frustrés. Si ça continue, ça va exploser une fois de plus », avait-il ajouté.


C’était l’été dernier. Des bribes du « plan de paix » américain pour Israël et la Palestine avaient commencé à circuler au Proche-Orient. Six mois plus tard, les craintes du maire Salah Freijat sont devenues réalité : le plan de Donald Trump, annoncé mardi, prévoit l’annexion par Israël de la vallée du Jourdain (région palestinienne où est situé le village d’Al-Auja). Tout indique qu’Israël s’apprête à annexer unilatéralement ce territoire palestinien avec la bénédiction de Washington, qui considère désormais l’occupation israélienne de la Cisjordanie comme tout à fait légale.


Le plan américain ferait de Jérusalem la « capitale éternelle et indivisible d’Israël », légaliserait la quasi-totalité des colonies israéliennes en Cisjordanie, accorderait aux Palestiniens 70 % de leur territoire actuellement occupé par Israël et imposerait un État palestinien démilitarisé et morcelé —, dont les parties seraient reliées par un réseau de ponts et de tunnels.


« Vous avez perdu »


Le maire Salah Freijat a raison : les amis de la Palestine ne font pas le poids devant le tandem formé de Trump et du premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou. Les réactions « feutrées » venues des capitales européennes et des pays arabes du Moyen-Orient jouent en faveur du plan américain, estime Robert Malley, président de l’International Crisis Group et ancien conseiller de Barack Obama.


« Le message envoyé aux Palestiniens, c’est : “Vous avez perdu, et revenez-en” », a déploré Malley sur Twitter. Les monarchies du Golfe, y compris l’Arabie saoudite, partagent un ennemi commun avec Israël et les États-Unis : ils cherchent à freiner l’influence de l’Iran dans la région. Les pauvres Palestiniens sont le dernier souci des pays arabes — et des États-Unis.


Il faut dire que Trump et Nétanyahou luttent tous les deux pour leur survie politique. Le président américain fait face à une procédure de destitution, tandis que son vis-à-vis israélien ira aux urnes une troisième fois en un an, le 2 mars, et il est cette fois formellement accusé de corruption, de malversation et d’abus de confiance.


« Ce soi-disant plan de paix est purement et simplement une tentative de Trump et de Bibi [le surnom de Nétanyahou] d’améliorer leur position politique, mais je ne pense pas que ça va fonctionner », estime Jim Torczyner, spécialiste du Moyen-Orient à l’École de travail social de l’Université McGill.


Ce professeur engagé socialement a créé en 1975 le projet Genesis, qui visait à aider des gens démunis du quartier Côte-des-Neiges de Montréal à défendre leurs droits. Jim Torczyner a étendu son initiative en Israël, en Palestine et en Jordanie, où son Programme pour la société civile et la paix a formé des dizaines de militants pour les droits de la personne — d’origine juive, musulmane et chrétienne.


Dignité ou dollars


Le professeur estime que le plan américain rate la cible d’abord et avant tout parce qu’il a été produit sans l’apport des Palestiniens. Ceux-ci ont coupé tous les liens avec Washington depuis que Trump a déménagé l’ambassade américaine à Jérusalem, en 2017.


Le plan Trump, produit par son gendre Jared Kushner, rate aussi deux des trois conditions essentielles à tout accord de paix, selon Jim Torczyner : l’État palestinien doit correspondre aux frontières d’avant 1967 — quand Israël a conquis des territoires palestiniens —, et Jérusalem doit devenir la capitale des deux États.


Jim Torczyner estime toutefois réaliste la proposition américaine de refuser le droit au retour des réfugiés palestiniens chassés depuis la création de l’État juif en 1948. Tout accord de paix devrait cependant offrir une compensation aux réfugiés palestiniens, selon lui.


Le plan américain promet de couvrir d’or la Palestine en échange de la paix avec Israël. Washington s’est engagé à verser 28 milliards de dollars sur 10 ans aux Palestiniens pour construire des ponts, des tunnels, des routes, des écoles et des hôpitaux. Donald Trump a aussi offert 22 milliards à la Jordanie, à l’Égypte et au Liban. Ces sommes importantes, promises à des États au bord de la banqueroute, vont inciter les pays voisins à faire pression sur les Palestiniens, estime Ian Bremmer, du magazine Time.


Les Palestiniens, eux, ont rejeté d’un bloc le plan américain. L’argent ne peut pas tout acheter.