Grande alliance avec les Cris: confiance et maturité politique

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L'entente de Legault avec les Cris peut-elle se reproduire avec d'autres conseils de bande ?


Le premier ministre, François Legault, et le grand chef du Grand Conseil des Cris, Abel Bosum, ont signé une entente historique — la Grande Alliance — dans le prolongement de la paix des braves. Ambitieuse, cette entente est particulière en ce sens qu’elle est entièrement l’initiative du gouvernement cri qui ne répond pas à des projets qu’on lui aurait soumis, mais qui prend, plutôt, le développement de son territoire en main.


Pour reprendre les termes employés par le Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee), la Grande Alliance est « une entente de collaboration et de consolidation des liens socio-économiques entre nations crie et québécoise pour connecter, développer et protéger le territoire ». Évalué à près de 5 milliards, ce plan s’étend sur 30 ans et vise la construction d’un chemin de fer, d’un port en eau profonde et d’un aéroport, notamment pour répondre aux besoins de l’exploitation minière. Davantage qu’un programme d’infrastructure toutefois, il s’agit d’un vaste projet de développement intégré du territoire, ce qui comprend le développement économique, certes, mais aussi, la création d’un corridor d’aires protégées, la construction d’habitations et le déploiement d’Internet et du réseau électrique. Au lieu d’aborder séparément les divers champs de développement — minier, forestier, environnemental, social — les ministères québécois concernés, le Grand Conseil franchit une autre étape dans son autonomie fonctionnelle en envisageant l’essor de la nation crie de façon globale.


Pour l’heure, les Cris et Québec se sont entendus pour partager les coûts d’une étude de faisabilité sur la phase 1 de la Grande Alliance, évaluée à 1,5 milliard, qui porte sur la construction d’une voie ferrée de Matagami à Waskaganish, une infrastructure que justifieraient quatre projets de mines de lithium qui en sont présentement au stade de l’évaluation environnementale. Du côté du Grand Conseil du moins, on est convaincu que l’étude, attendue dans 12 mois, ou 18 mois, au plus tard, sera positive.


Quarante-cinq ans après la Convention de la Baie-James et 18 ans après la paix des braves, la Grande Alliance témoigne du chemin parcouru par les Cris du Québec et de leur maturité politique et institutionnelle. Comme le mentionnait Abel Bosum dans son allocution cette semaine, c’est le gouvernement de la nation crie qui « choisit » d’allouer ses ressources et de recourir à son expertise pour réaliser son développement, en travaillant étroitement avec le gouvernement québécois. Bref, les Cris ont désormais la conviction de prendre leurs propres décisions et d’avoir une emprise sur leur développement économique, ce qui contraste avec l’asservissement colonial qu’ils ont subi et que subissent encore les Autochtones au Canada.


En Colombie-Britannique, la nation wet’suwet’en ne bénéficie évidemment pas des mêmes avantages que les Cris du Québec. Le projet, sur lequel les chefs de bande et les chefs héréditaires se déchirent, est celui du promoteur du gazoduc Coastal GasLink et du gouvernement de la Colombie-Britannique : il s’agit d’une proposition ponctuelle qui ne jette pas les bases d’une véritable reconnaissance politique.


Si François Legault peut se réjouir de la Grande Alliance, proposée par un chef avec qui il semble avoir des atomes crochus, il ne peut ignorer que d’autres nations autochtones au Québec ne jouissent pas du même traitement. On n’a qu’a penser aux nations voisines des Cris, que sont les Algonquins-Anishinabegs, les Atikamekws et les Innus, dont les conditions de vie sont souvent déplorables.


Pendant que le Québec subit les inconvénients d’un différend entourant un gazoduc que l’on construit à 5000 kilomètres d’ici, n’est-il pas ironique de constater que François Legault montre de l’intérêt pour un projet de gazoduc qui traverserait le nord du Québec et les territoires, précisément, des nations algonquine-anishinabeg, attikamek et innue ?


Le Canada peut s’inspirer de la formule qui a permis aux Cris d’exercer efficacement leur autonomie gouvernementale et d’assurer leur développement social et économique. Mais aussi le Québec qui en a été l’idéateur. Il faudrait cependant que le gouvernement Legault comprenne l’importance de conclure pareilles ententes avec d’autres nations autochtones.


Car le développement social et économique des Premières Nations autochtones passe par leur autonomie gouvernementale et par l’octroi de moyens appropriés. Ce n’est que lorsqu’elles sont libres que les nations peuvent s’épanouir. Comme le dit si bien Abel Bosum, « des Premières Nations fortes ne sont pas votre ennemi, elles sont votre plus important allié ».