DES IDÉES EN REVUES

Gouverner, c’est prévoir, mais aussi se souvenir

Comment le mépris du passé, le culte de l’instant présent et l’obsession de l’intendance minent le politique

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Recette des lendemains qui déchantent

Dans notre monde contemporain, la pertinence même du politique est déniée. Pour saisir cette dénégation, il faut définir d’emblée le politique. Si la politique renvoie au combat partisan, le politique porte sur la vie en commun. D’abord, il est polémique avec la gestion des divisions traversant nos sociétés. Ensuite, le politique est utopie : il implique une projection dans le temps. Dans un futur pensable d’abord, puisque ce futur oriente l’action et les projets. Dans un passé concevable ensuite, puisque la connaissance historique et la mémoire des actes passés fondent l’expérience et les espérances des citoyens. Dans le présent vécu enfin, puisque cette projection dans le temps est au coeur de l’habilitation des citoyens.

Cette projection temporelle donne sens à l’action politique puisqu’elle fournit une perspective aux citoyens en les situant dans un mouvement du temps. Dotés d’une perspective, ces derniers ne naviguent plus à vue dans le brouillard du présent. Ils ne sont pas obsédés par le passé parce que leurs espoirs les guident vers le futur. Ils ne fuient pas vers l’avenir sans réfléchir, car ils ont des balises inscrites dans le passé. La perspective temporelle est consubstantielle au politique : elle rend l’action possible, fonde les décisions, légitime les projets, habilite les citoyens.

Espace et temps du politique

Notre monde politique contemporain a connu un bouleversement des perspectives spatiales. D’abord, des enjeux internationaux, tels que ceux de l’environnement et de la macro-économie, ont des impacts directs sur nos vies. Ensuite, les enjeux privés, comme l’avortement ou le droit de mourir dans la dignité, relèvent aussi du public. Ces jeux d’échelle dans l’espace politique n’abolissent pas les frontières ni n’effacent les enjeux nationaux : ils impliquent la prise en considération de nouvelles perspectives.

Aux jeux d’échelle dans l’espace politique correspondent ceux du temps. Grâce à des pratiques de jurisprudence et de planification étatique, l’action politique privilégiait autrefois la longue durée. Avec l’accélération de la communication et le marketing des entreprises médiatiques produisant une information-marchandise pour consommation rapide, le moment politique devient celui de l’instant immédiat. Que l’on songe aux sondages comme autant d’instruments manufacturant l’opinion sur le très court terme, en s’appuyant sur la réactivité de l’émotion instantanée plutôt que sur le temps d’arrêt de la réflexion. Un autre bouleversement du temps politique relève du primat du présent au détriment du passé et du futur : le passé apparaît essentiellement révolu, l’avenir semble nécessairement inquiétant, le présent est donc un refuge apaisant. Ce bouleversement alimente la cacophonie des opinions éphémères. En les cultivant comme valeurs idéales, l’apologie de l’instant immédiat et du présent comme refuge renforce le déni du politique.

Pas plus que la présence de problèmes planétaires n’estompe ceux du voisinage proche ou des États-nations, les enjeux de l’actualité immédiate ne sauraient gommer les questions, demeurant irrésolues, qui proviennent du passé et qui auront des incidences sur l’avenir. Il en va ainsi d’une activité cruciale du politique : celle du gouvernement. D’emblée, gouverner, c’est se souvenir : le bon gouvernement repose sur l’expérience acquise du passé. Puis, gouverner, c’est prévoir : la préservation du bien commun exige d’estimer son potentiel dans un avenir proche et éloigné. Enfin, gouverner, c’est assumer sa responsabilité à l’endroit de soi et des autres. Grâce à la délibération, au débat antagoniste et au consensus, la démocratie comme système de gouvernement s’appuie ainsi sur l’engagement mutuel de tous et toutes à travers le temps.

D’où la pertinence fondamentale du politique comme cartographie. Dégageant les perspectives, les cartes indiquent les références de l’espace et du temps indispensables pour la prise de décision et l’action politique. Ensuite, les citoyens peuvent proposer et négocier différents itinéraires de la droite à la gauche : c’est là le jeu de la politique.

Une grande intendance

Les bouleversements spatiaux et temporels engendrent une certaine désorientation parmi les citoyens. En cherchant un point d’équilibre, il est tentant de se replier sur des références étroites : celles des émotions et du spectacle, celles de la consommation et du commerce.

En corrélation avec le déni du politique, une autre incidence est la conception des affaires publiques telle une grande intendance, où le retour immédiat sur l’investissement, l’équilibre des comptes, la résolution à court terme des problèmes deviennent les objectifs primordiaux de l’action. Selon cette conception qui tient de l’acte de foi, le responsable politique n’est plus un gardien des traditions ou un visionnaire, encore moins un homme ou une femme d’État ; la figure cardinale est dorénavant celle du gestionnaire de l’actuel.

Si l’intendance possède quelques mérites en matière de gestion actuelle, elle s’avère lacunaire en ce qui concerne le maintien des acquis et la planification future. En effet, en réduisant les enjeux à des slogans publicitaires et à des problèmes immédiats, elle masque les perspectives spatiales comme temporelles. Partant, elle prive les citoyens d’éléments essentiels à leur habilitation dans la Cité : un temps pour réfléchir et s’engager, une culture et un savoir pour fonder les décisions, des ressources pour les mettre en oeuvre. Plus de trente années de néolibéralisme convainquent des limites de cette croyance en l’intendance.

Le temps comme résistance

Le déni du politique a des conséquences importantes. En figeant les relations de domination dans un présent éternel, il contribue puissamment au cynisme des citoyens, à la dissolution des liens sociaux et à la déperdition du bien commun. Devant ces conséquences, les citoyens ont plusieurs choix. Ils peuvent se désinvestir de leurs responsabilités civiques, en se calant confortablement dans un consentement manufacturé. Ils peuvent aussi résister par diverses stratégies. Penser en termes de durée ; prendre le temps de réfléchir pour s’engager ; concevoir le passé, le présent et l’avenir comme des balises pour l’action politique : voici autant de stratégies du temps comme résistance. Voilà autant de moyens pertinents pour appartenir à la Cité, y participer et s’y épanouir.


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