Finie la liberté à date fixe!

C'est du peuple que doit venir le signal qu'il est temps de passer à autre chose

PQ - état des lieux et refondation

L'an dernier, [je faisais paraître un texte sur les raisons qui motivaient la souveraineté du Québec->1823]. J'y invoquais, inspiré des écrits de Gérard Bouchard, trois motifs principaux: liberté, efficacité et estime de soi.
Au sujet de la liberté, j'écrivais ceci: «Il n'est pas de plus belle et de plus fondamentale raison de vouloir se donner un pays que la volonté de se donner, comme nation et comme individus responsables, un espace de liberté. Liberté de définir nos priorités en fonction de nos objectifs et de nos valeurs, liberté de nous exprimer en notre nom et selon nos convictions sur la scène internationale, liberté de choisir nos partenaires politiques et commerciaux, liberté de partager directement avec d'autres pays nos aspirations de paix et de développement durable, liberté de se donner et de gérer complètement les institutions et les systèmes de gouvernance et les politiques qui correspondent à nos manières de vivre, liberté de se reconnaître et d'investir sans retenue dans une histoire commune à toutes celles et ceux qui auront fait le Québec et qui en auront été aussi les fondateurs, liberté de protéger une langue et une culture spécifique et de les renforcer sans les obstacles d'une constitution qui ne nous convient pas; en somme liberté de construire une société en cohérence avec nos idéaux. Cette liberté nous aura été chèrement, courageusement et laborieusement acquise aux cours des siècles. Il nous faut maintenant la prendre à bras-le-corps, sereinement, sans amertume, mais sans hésitation: nous nous la devons par et pour ce que nous sommes.»
Les récentes manoeuvres auxquelles se sont livrés les conservateurs de Stephen Harper (appuyés opportunément par le repli autonomiste de Mario Dumont) pour acheter l'adhésion des Québécois à un simulacre de changement du fédéralisme renforcent ma conviction qu'il nous faut changer de statut constitutionnel. Et ce nouveau statut ne peut pas faire l'économie de la liberté, d'un affranchissement complet de la tutelle canadienne.
Sans cette liberté, l'efficacité requise dans nos efforts de protection et de développement de notre culture et de notre économie s'en trouve largement diminuée. Sans elle, nous en sommes frileusement réduits à mendier, comme le fait Mario Dumont depuis son désormais célèbre discours de résignation à Toronto, notre autonomie. Sans elle, notre dignité est constamment bafouée au gré des humeurs changeantes des décideurs fédéraux qui tantôt nous «serrent la vis», tantôt nous «flattent dans le sens du poil» désireux à la fois de nous garder, mais de nous garder semblables à eux. Ce que nous refusons légitimement de faire, depuis des lunes!
Cette recherche de liberté aura été au cours de notre histoire un puissant moteur d'émancipation et de développement national. Malheureusement, elle aura été aussi, au fil des ans, progressivement assimilée à une démarche référendaire, et remplacée dans l'imaginaire et la symbolique collective par une discussion autour d'une mécanique de consultation: le référendum. Les péquistes que nous sommes ont beau s'en défendre et s'échiner à répéter que le référendum n'est pas une fin en soi, mais un moyen démocratique de prendre le pouls de la population, rien n'y fait. De fait, nous avons, en tant que parti, largement contribué à réduire une démarche de libération à une discussion autour d'une date, comme si on pouvait donner rendez-vous à la liberté d'un peuple à une date et à une heure précise.
Le mouvement pour l'indépendance du Québec est un mouvement de libération d'un peuple. Et on ne peut libérer un peuple malgré lui et à heure fixe. C'est de lui que doit venir le signal qu'il est temps de passer à autre chose. C'est à lui qu'il faut faire confiance. C'est à lui de donner rendez-vous à la liberté. C'est de lui que doit émaner avec force la conviction qu'il s'estime suffisamment, qu'il a suffisamment confiance en ses moyens et qu'il reconnaît l'urgence de protéger sa culture, sa langue et ses institutions en s'appropriant entièrement la maîtrise des instruments politiques et économiques nécessaires. C'est de lui que doit aussi émaner cet enthousiasme et cet engouement pour un projet collectif qui le sort de la dépendance et qui le confronte à ses responsabilités.
Un parti politique peut et doit nourrir cette conviction, cet enthousiasme, ce désir, cet engouement, ce courage du peuple: il ne peut cependant décider de la date et de l'heure où ce peuple en manifestera les signes. Le Parti québécois doit plus que jamais garder le cap sur cet objectif de la souveraineté, mais doit renoncer à donner un rendez-vous à date fixe avec elle.
C'est pourquoi il doit abandonner cette idée stérile de noircir d'avance une date de libération (un référendum le plus tôt possible dans le mandat) et qu'il doit accepter de revenir à une vraie démarche de libération qui passe par la conversation soutenue avec tout un peuple et non pas avec ses seuls militants. Cette conversation doit se faire autour de ce qui nous distingue, de ce qui nous marque aux yeux des autres: notre langue, notre culture, notre savoir-faire unique, notre identité de francophones des Amériques, et de ce fait, nos besoins, les institutions et les politiques spécifiques que nous nous sommes données pour y répondre et que nous voulons renforcer.
Chaque occasion de s'approprier de nouveaux pouvoirs doit être saisie. Chaque bataille pour y arriver doit être l'occasion d'une mobilisation informée de la population. Chaque échec doit nous donner encore plus le goût de la liberté, chaque succès plus de confiance en nous-mêmes. Chaque pas sera un pas de libération si, et seulement si, la population est mise dans le coup, consciente des enjeux, alertée des urgences qu'il y a à protéger notre façon de voir, et de vivre. Le dernier pas, celui de notre affranchissement constitutionnel, viendra alors dans l'élan de tous les autres. Et il sera franchi par le peuple, à sa demande.
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Camil Bouchard, Député du Parti québécois dans le comté de Vachon, Assemblée nationale du Québec


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