Diplomatie culturelle: reculer ou rebondir?

17. Actualité archives 2007



Il est paradoxal qu'un pays ayant défendu bec et ongles sa diversité culturelle à l'égard de son puissant voisin, qui ensuite est allé en défendre le principe à l'Unesco, décide d'y renoncer brusquement sur la scène où sa présence compte le plus: la scène internationale.
La décision prise par le nouveau gouvernement conservateur de M. Harper d'abolir les budgets d'opération des services culturels à l'étranger, en réduisant de 12 millions le fonds pour la diplomatie ouverte qui les finance, est périlleuse. Non seulement, elle compromet les bases d'une culture commune que les dernières déclarations sur la nation québécoise du premier ministre accentue, mais elle met en péril la diplomatie culturelle et, par-delà, l'existence même des centres culturels de Berlin, de Londres et de Paris qui l'incarnent. Cet arbitraire met également en sursis l'avenir du réseau international des études canadiennes, qui regroupe plusieurs centaines d'universités de par le monde et dont on célèbre cette année les 25 ans d'existence. Les bourses des chercheurs ainsi que les budgets des programmes interuniversitaires et d'échanges sont suspendus à la décision du gouvernement, qui devra statuer sous peu sur leur reconduction statutaire ou leur renouvellement annuel. Si cette dernière option était retenue, le développement de ces programmes en serait durablement atteint. Pourquoi ces économies de bouts de chandelle alors même que l'État canadien enregistre des surplus records de plusieurs milliards chaque mois? Ce désengagement qui affecte surtout le Vieux Continent est-il bénéfique pour les intérêts politiques et économiques du Canada avec son second partenaire économique? Il est permis d'en douter.
La culture n'est pas une rose à la boutonnière que l'on retire ou remet au gré de l'humeur du locataire du 24, Sussex Drive, mais bien le ciment qui lie toutes les composantes de la société en lui conférant une identité, une unité, aussi bigarrée et problématique soit-elle. Même les opposants les plus farouches au régime fédéral canadien ne s'y sont pas trompés en s'inquiétant publiquement de cette manière désinvolte de traiter la diplomatie culturelle.
Or, il y a toujours eu continuité historique au Canada entre relations internationales, d'une part, et politique culturelle, d'autre part. Leur développement est intimement lié, comme deux doigts de la même main. Dès 1952, le gouvernement du premier ministre Saint-Laurent assignait à M. Massey, président de la Commissaire royale sur le développement des arts, des lettres et des sciences, ce double objectif: conforter la personnalité internationale du Canada et «encourager les institutions qui expriment le sentiment de collectivité, qui créent la bonne entente et qui apportent de la variété et de l'abondance à la vie canadienne». Cette dernière mission était, de l'aveu même du premier ministre d'alors, «d'intérêt national».
L'enjeu consistait bel et bien à développer le socle d'une culture commune, sans être pour autant nationale. Cette voie inédite dans laquelle s'engageait, sans peut-être le savoir, le gouvernement d'alors est due en bonne partie à des raisons historiques (les descendants des Orangistes répugnent à affirmer leur indépendance) et constitutionnelles (la culture est de juridiction provinciale). Dix ans plus tard, une autre commission royale - dédiée au bilinguisme et au biculturalisme - devait confirmer l'engagement de l'État canadien dans cette voie singulière. En sont directement issus la Loi sur les langues officielles et le développement de la politique du multiculturalisme, dont l'idée-force s'appuie sur la reconnaissance. Une nouvelle forme d'appartenance «nationale» voyait ainsi le jour.
Sur le plan international, les très rares centres culturels canadiens à l'étranger se sont donc trouvés naturellement aux avant-postes pour défendre les singularités de cette culture en devenir, d'où leur formidable capacité de résonance qui les mettait en lien direct avec les éléments les plus créateurs de la société civile canadienne. On le sait, le nationalisme québécois a fortement influé sur les autorités fédérales à cet égard. Cela n'invalide pas pour autant la pertinence de cette culture commune dont les prémisses sont antérieures à la cristallisation nationaliste - considérée jusqu'ici comme fondement de la modernité - et remontent aux lois très anciennes de l'hospitalité. C'est cette valeur immémoriale qui lie la culture et l'étranger aux sens propre et figuré. Que le Canada l'ait reconnue non seulement à travers sa diversité culturelle sur le plan intérieur, mais aussi au moyen de son action diplomatique ces récentes années, est tout à son honneur. Il lui reste maintenant à lui donner les vrais moyens de son action.
Dans l'économie dite du savoir au sein de laquelle nous entrons, la culture n'est pas la cinquième roue du carrosse. Elle en est l'axe central, le pivot. Les pays qui négligent de la prendre en compte ne feront plus entendre leur voix dans le concert des nations. Pourquoi? Parce que, dans un monde dominé par l'économie, les cultures et les identités nationales sont en concurrence frontale. C'est plus que jamais à la capacité d'innover, d'être original, singulier, éloquent, en phase avec les questions posées à tous et à chacun par la mondialisation que l'on jugera la force de la culture d'une nation.
Que le chef de la diplomatie veuille rendre la diffusion de la culture canadienne à l'étranger plus efficace, plus «rentable», cela peut se comprendre. Mais si tel était le cas, il faudrait alors doter la culture vivante de la même puissance de feu que la culture dite de divertissement, dont le taux de rotation, beaucoup plus rapide, doit sans cesse être renouvelé. Et qui donc contribue à alimenter, parfois à son corps défendant, le grand cyclotron de la culture de masse? Je vous le donne en mille: la culture vivante.
Comprenons-nous bien. Il ne s'agit pas de conforter un lien d'assistanat à l'égard de la culture vivante, mais de lui permettre d'avoir les mêmes chances qu'un produit culturel de masse pour s'imposer à l'international. Or, cette culture en devenir souffre généralement d'une sous-capitalisation endémique. On lui demande d'être plus performante avec moins de moyens, de courir le marathon sur un seul pied. C'est absurde.
La mondialisation oblige à renouveler la réflexion sur la culture, qui est, comme le démontrent les sondages d'opinion, le meilleur vecteur - et de loin - de l'image de ce pays à l'étranger. Le ministre McKay serait bien inspiré s'il se servait de ce moment pour relancer le débat et actualiser certaines propositions restées en plan du rapport MacEachen de 1994, comme la collaboration avec des structures privées ou associatives pour affiner une stratégie de diffusion de la culture canadienne. Il n'y a pas culture commune - ni de souveraineté nationale - qui tienne si elle s'appuie seulement sur la culture de consommation de masse, à moins que l'on veuille délibérément renoncer à la sienne. C'est tout l'enjeu de la culture aujourd'hui.
Fulvio Caccia : Écrivain et conseiller de la rédaction d'Eurocanada.info


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