LA FONDATION DE MONTRÉAL (4/4)

Des héros oubliés

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La mémoire devient un enjeu existentiel

À l’orée des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir explore en quatre volets les grands courants qui l’ont forgée.
En 1965, le cinéaste Denys Arcand réalisait un film sur la fondation de Montréal intitulé Les Montréalistes. Les premières images ne montrent ni la première croix, ni l’Hôtel-Dieu, ni les portraits de Maisonneuve et de Jeanne Mance. Le film s’ouvre plutôt sur la destruction d’une église à coups de hache et de bulldozer. Dès 1965, l’auteur du Déclin de l’empire américain soulignait donc le paradoxe qu’il y avait à parler, à une époque de destruction des églises et même d’anticléricalisme, de cette aventure essentiellement mystique que fut la fondation de la ville par les dévots qu’étaient Maisonneuve et Jeanne Mance.

« Ces gens sont tellement loin de nous qu’on n’arrive même plus à imaginer aujourd’hui dans quel état d’esprit étaient ces croyants qui partaient du bout du monde pour aller convertir des Indiens et fonder une nouvelle Jérusalem au milieu de nulle part », dit l’historien Éric Bédard.

Si l’absence de références historiques dans les célébrations du 375e anniversaire de Montréal peut s’expliquer par cette distance, elle a aussi une autre cause, croit l’historien. Lorsque Éric Bédard était à l’université, il se souvient que, déjà, pratiquement plus personne ne se passionnait de l’histoire de la Nouvelle-France. La plupart des historiens qui s’y intéressaient encore tentaient surtout de déboulonner les mythes qui avaient été construits au début du siècle dernier, à l’époque de Lionel Groulx.

Un juste milieu


« Le résultat, dit Bédard, c’est qu’on a déboulonné toutes les statues. Pour ne pas tomber dans l’épopée mystique, pour fuir l’idéologie, on a épluché les actes notariés, on a fait une histoire au ras du sol, on a déconstruit tous les héros, si bien qu’aujourd’hui, on n’arrive même plus à comprendre l’esprit mystique des premiers Montréalistes et ce qui pouvait les guider. Car, ça, on ne le trouve pas dans un acte notarié. »

Parmi les deux principaux historiens qui se sont intéressés à la Nouvelle-France après les années 1960, les noms de Marcel Trudel et de Louise Dechêne se détachent du lot. « Ce n’est pas faire injure aux oeuvres incontournables de Trudel et de Dechêne que d’y constater l’intention commune de déconstruire le grand récit national des “anciens Canadiens” », écrivait Éric Bédard en 2014 dans un article de la revue Arguments intitulé « Retrouver la Nouvelle-France ».

Éric Bédard veut pourtant croire qu’entre l’approche héroïque de Lionel Groulx et celle parfois anticléricale des déconstructivistes, il pourrait exister un juste milieu. « Oui, on a enjolivé les choses, mais ce n’est pas une raison pour faire l’impasse sur un récit historique absolument passionnant. Pour faire une histoire où la religion et le courage n’ont plus droit de cité. On ne comprend rien aux dévots qui ont fondé Montréal si on ne comprend pas qu’ils étaient animés par quelque chose qui les dépassait. Il y a quelque chose de très impressionnant dans cette histoire. »

Sans le courage et la conviction des Montréalistes, Montréal n’aurait jamais été fondée, estime aussi Éric Bouchard, qui a travaillé il y a quelques années à une série d’émissions sur les Sulpiciens diffusée sur Radio Ville-Marie. « Ce qui me frappe, c’est qu’en fondant Montréal, les dévots vont fixer ce qui demeure jusqu’à nos jours la frontière du Canada français. Si Québec est la porte de l’Amérique, Montréal est la frontière ultime du Canada français, celle qui permet aussi d’aller partout et de s’ouvrir sur le continent. Dès cette époque, on a une idée de notre terrain de jeu. »

Renouer le fil


Éric Bouchard s’étonne, à l’occasion de ce 375e anniversaire, de la difficulté manifeste que nous avons à nous souvenir de cette épopée mystique. « Nous sommes face à des gens d’une force morale peu commune. Des gens peut-être un peu trop grands pour les pantouflards que nous sommes devenus. Ce détachement à l’égard de nos fondateurs n’a pas toujours existé. Après tout, les Américains, eux, n’ont pas peur d’évoquer leurs Pilgrim Fathers. Il y aurait certainement là un fil à renouer. »

L’ignorance des dévots qui ont fondé Montréal peut aussi produire son contraire, à savoir la faiblesse de leur critique. L’historienne Dominique Deslandres reconnaît qu’au Québec, il n’y a jamais eu de véritable critique des dévots comme il y en a eu une en France avec Molière et Pascal. « La critique des dévots va se faire ici dans une sorte de désobéissance d’enfant mal élevé, dit-elle. On a madame Bégon, une Montréalaise qui critique le fait qu’on n’a pas le droit d’aller danser. On a les Ursulines de Québec, qui font semblant d’ouvrir les lettres, mais sans les lire malgré ce que prescrit l’évêque. Mais pas de résistance ouverte. Il n’y a pas de Voltaire canadien. »

Comme souvent, au lieu d’affronter l’ennemi, les Québécois prennent le bois. Le père Bernard Peyrous, spécialiste du XVIIe siècle, souligne pourtant que, si les utopies religieuses ont souvent tourné à la catastrophe, ce ne fut pas le cas de Montréal. Quant à l’oubli de ces personnages plus grands que nature, il l’attribue à la crise religieuse des années 1960. « Il faudrait bien en sortir un jour, dit-il. On va fêter le 375e anniversaire de Montréal dans l’euphorie, mais les fondateurs de Montréal n’étaient pas des hédonistes. Loin de là. Ils avaient plutôt un côté pénitent. »
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