Bullshit, Vincent

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La jambette de Patrick Lagacé envers son ancien collègue


Mon cher Vincent,


La semaine dernière, j’étais en voyage dans le Sud-Ouest américain à regarder de jolis paysages désertiques. Mais tu sais ce que c’est, ce métier-là, c’est une forme de dépendance, aussi. On ne décroche jamais totalement, même à l’autre bout du continent, même en vacances.


Donc, grâce à Twitter, grâce au moignon de réception cellulaire alimentant mon iPhone, je pouvais suivre ton entrée chaotique en politique.


– Regarde le coucher de soleil sur la butte-témoin…


– Attends, j’écoute l’entrevue de Vincent chez Mike Finnerty, à CBC Radio…


Je trouvais que Mike te posait de sacrées bonnes questions : songeant à faire du service public, tu as d’abord testé l’intérêt du Parti libéral du Canada pour une éventuelle candidature…


Avant d’atterrir chez Québec solidaire ?


Ayoye !


Il y a là un bogue gros comme une montagne du parc national Zion. L’un de ces partis est souverainiste. L’autre est fédéraliste, il dirigeait le gouvernement du Canada lors des référendums de 1980 et de 1995. Il me semble qu’on ne peut pas vraiment se sentir à l’aise aux deux places.


Columnist, tu aurais jadis consacré quelques mots, j’en suis sûr, à cette curieuse confusion. Je me demande ce que Vincent le chroniqueur aurait dit des réponses de Marissal le candidat qui a fait le grand écart au-dessus de la ligne de démarcation fédéralisme-souverainisme qui sépare encore la game politique au Québec.


Pour tout te dire, j’étais content d’être à 4000 kilomètres d’ici pendant que tu faisais tes premiers pas en politique : à mon retour, tout ce qui avait à être dit sur ton saut en politique allait avoir été dit, je n’allais pas devoir chroniquer sur toi, mon ancien collègue de La Presse : « Too close for comfort », comme disent les Anglais.


J’ai appris à t’apprécier au fil des années. Dur de chroniquer à chaud sur celui qui était littéralement assis en face de moi, jusqu’à l’été dernier…


Je n’allais donc pas écrire sur toi.


Puis, tu es allé à Tout le monde en parle.


Je n’avais même pas encore regardé l’entrevue hier matin que Boisvert m’a appelé : « As-tu regardé l’entrevue de Vincent à TLMEP ? »


Je ne l’avais pas encore fait.


Je l’ai fait, hier après-midi. Et…


Et…


Man, comment dire…


Là, j’ai eu envie d’écrire, Vincent. De t’écrire. Furieusement envie.


Tu m’as déçu.


Pas parce que tu te présentes pour un parti en particulier : ça, ça te regarde. Pas parce que tu patinais comme Scott Moir sur la question de ton speed dating avec le PLC fédéraliste puis avec QS souverainiste. Ça, c’est ton problème.


Tu m’as déçu à cause de cette petite phrase à la fin de ton tour de piste, quand tu as parlé de ta liberté de parole retrouvée maintenant que tu n’es plus chroniqueur à La Presse.


Tu l’as dit : tu as pu écorcher tout le monde, de tous les partis, quand tu jouissais de cette tribune exceptionnelle qu’est une chronique dans La Presse, comme journaliste syndiqué. Alors, te voyant expliquer que tu étais désormais « indigné », je me demandais : quelle indignation as-tu dû réprimer par crainte de… par crainte de quoi, Vincent ?


Pour le branding de Vincent-Marissal-le-candidat-QS, cette phrase sur ta liberté de parole retrouvée est excellente. Elle te donne un attrayant vernis de dissidence ! Un petit je-ne-sais-quoi de subversif ! J’avais l’air d’être dans l’establishment, Mesdames et Messieurs de Rosemont, mais non – Tadam ! –, pendant tout ce temps, j’étouffais !


Pour bien des gens de ta « deuxième famille », comme tu as décrit ces derniers temps les gens de La Presse, cette petite phrase a été prise comme une vacherie, Vincent.


Toi qui as fait ce métier, tu viens de lancer une pelletée d’engrais dans le terreau des conspirationnistes qui pensent que chroniquer à La Presse, c’est forcément « taire des choses ». Tu viens de leur donner de l’oxygène, à ces zozos qui, hier encore, t’écrivaient pour te dire que les chroniqueurs de La Presse sont sous influence, à ton grand dam…


À Tout le monde en parle, tu t’es aussi enflammé sur tout ce qui t’indigne : le salaire des PDG, la planète qui étouffe, les sociétés minières qui pillent le territoire, les caisses populaires qui agissent comme des banques. Parfait, tout ça est synchro avec les récriminations de bien des progressistes.


Mais je suis allé entrer tous ces mots-clés dans tes chroniques de La Presse, pour voir ce que le chroniqueur a pu faire comme montées de lait sur ces sujets, au fil des années, et…


Et…


Eh bien, rien, camarade ! Ou presque !


Ces sujets qui, à Tout le monde en parle, suscitaient chez toi une indignation télégénique, eh bien, j’en ai cherché en vain la trace dans tes chroniques, dans tes centaines de chroniques pondues ici.


Tu aurais pu, pendant toutes ces années, enfoncer le clou des inégalités, celui du réchauffement climatique, du salaire des PDG, des minières qui pillent le territoire, tu aurais pu éclairer ces enjeux qui, aujourd’hui, t’indignent.


Tu aurais pu mettre l’immense spotlight qu’est une chronique dans La Presse sur ces enjeux, comme Yves le fait pour le judiciaire, comme Michèle le faisait pour l’Afghanistan et les zones de guerre, comme Rima le fait pour les sans-voix, comme Foglia le faisait pour la dictature du consumérisme et le vélo, bref, comme tous les chroniqueurs de ce journal qui façonnent leur beat au gré de leurs indignations…


Tu ne l’as pas fait. Pas au point qu’on t’associe à ces enjeux, en tout cas.


Oui, bon, tu as mentionné ces sujets au détour d’analyses sur la gamepolitique, en effet, au passage. Dans le cas du réchauffement climatique, ok, ça revenait dans tes chroniques, mais même là-dessus, je cherche l’indignation dans la prose et l’angle, je cherche le coup de gueule que permet le chapeau de chroniqueur… En vain.


En fait, je n’ai qu’un seul souvenir d’une indignation de Vincent Marissal, le chroniqueur : ta « Lettre à mon premier ministre » sur les déboires de nos écoles est devenue virale et t’a valu une nomination au prix de journalisme Judith-Jasmin en 2016. Une belle et grande chronique.


Tu aurais pu t’indigner de mille façons, comme cette fois-là, sur le sort de nos écoles, sujet éminemment politique. Tu ne le faisais pas.


Tu étais pourtant chroniqueur, pas journaliste-objectif-sans-opinion. Tu pouvais le faire. Indignation et columnist, c’est pas un combo obligé. Mais la chronique, c’est un accélérateur d’indignation, mettons. Ça sert bien l’indignation.


Cher Vincent, il est fort possible que, comme candidat QS, tu le sois désormais, indigné. Je ne te ferai pas de procès d’intention.


Mais pour ton numéro de chroniqueur en mal de liberté, sache qu’il a blessé bien des gens ici. Là-dessus, je n’ai qu’un mot : bullshit.