Un moment de réflexion sur l'effectivité du pouvoir et le rapport de force

Anniversaire de la Déclaration d'indépendance du Bas-Canada

28 février 1838

Chronique de Gilles Verrier

À la veille de l'anniversaire de la Déclaration d'indépendance du Bas-Canada, je prends quelques moments pour réfléchir à cet épisode de notre histoire qui à mes yeux conserve une symbolique et une valeur politique insuffisamment retenue dans notre Québec du «Je me souviens».

J'écrivais en 2002, un commentaire peut-être trop élogieux sur l'événement, en tout cas insuffisamment critique, il me semble aujourd'hui.(1) Mais, me dis-je, il ne faut pas critiquer trop sévèrement les manifestations d'indépendance ouvertement déclarées, surtout quand elles ont cette virilité d'antan qui n'a plus court, soit celle de l'avoir fait «les armes à la main». Car à ma connaissance, il n'y en eut que trois. Celle des Canadiens et de Vaudreuil en 1759-60, celle de Louis Riel et celle dont je parle, qui nous livra un message politique encore d'une certaine pertinence, sur lequel il nous est utile de méditer encore aujourd'hui. (2)

Mes sentiments aujourd'hui, si je devais nuancer mon hommage à ceux de Noyan et à leur Déclaration d'indépendance, seraient de dire que leur action fut teintée d'un volontarisme poussif qui n'avait pas le poids de cet assentiment populaire qui rend un mouvement irréversible. Le «mystère de Québec» existait déjà en 1838! On passa outre. Au final, la répression brutale des courageux sacrifiés et de leurs supporteurs provoqua une sorte de «stupeur et tremblement», titre d'Amélie Nothomb qui me semble convenir pour le cas, sonna le black-out de la mémoire collective pendant cent ans. Leur épopée ne regagna une maigre place dans l'histoire que plus tard, petit à petit. Mais qui chez nos républicains se formalise que notre république a déjà été proclamée ?

Ces idées me sont inspirées par la situation du moment, où la volonté d'avancer vers l'indépendance ne représente plus, par certains aspects, que le volontarisme poussif de ceux qui, désarmés, au propre et au figuré, ne réalisent pas que la population a déjà donné dans le «morinisme» qui l'a dépitée, et ne les suit plus. Et je pense à l'État colonial qui s'obstinait à refuser aux Canadiens de l'époque le pouvoir des élus et je me rends compte qu'aujourd'hui, l'État du Québec est aux mains des prédateurs et des imposteurs. Le pouvoir a muté dans ses formes mais les patriotes d'une nation, plus forts sur les grands élans que rusés à mettre l'adversaire échec et mat, en sont toujours les exclus.

Pour certains, ce que dit Jean-Claude Pomerleau est un langage codé inaccessible au commun des mortels, en vérité ce sont des vérités toutes simples. Sans la construction graduelle d'un rapport de force en notre faveur, et il nous faut repartir hélas du bas de l'échelle, les grands projets seront systématiquement tenus en échec. L'histoire future en pensera peut être autrement, mais en ce qui me concerne aujourd'hui, la Déclaration d'indépendance du Bas-Canada, autant qu'elle m'émeut, ne procédait pas d'un rapport de force favorable, Du moins à l'interne. Car à l'externe les indépendances dans les deux Amériques se succédaient alors dans la réussite. Le rapport de force interne sera toujours déterminant sur les conditions externes, même si ces dernières peuvent jouer dans un sens favorable.

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1. http://vigile.net/archives/ds-patriotes/docs/02-2-26-verrier.html
2. http://www.1837.qc.ca/1837.pl?out=article&pno=document62

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Gilles Verrier136 articles

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Entrepreneur à la retraite, intellectuel à force de curiosité et autodidacte. Je tiens de mon père un intérêt précoce pour les affaires publiques. Partenaire de Vigile avec Bernard Frappier pour initier à contre-courant la relance d'un souverainisme ambitieux, peu après le référendum de 1995. On peut communiquer avec moi et commenter mon blogue : http://gilles-verrier.blogspot.ca





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4 commentaires

  • Marcel Haché Répondre

    28 février 2016

    Depuis quand les indépendantistes seraient-ils si mal avisés ? Qu’ils devraient quasiment renoncer au Pouvoir provincial parce que la reine en serait encore le chef d’État ? Faudrait-il aussi que tous les indépendantistes renoncent aux pouvoirs de proximité que sont les mairies, parce que celle-ci seraient des « créatures » de l’État provincial ?
    Faudrait-il que ceux du Bloc au parlement d’Ottawa renoncent, qu’ils démissionnent parce qu’ils sont au cœur même de l’institution fédérale ?
    S’il avait fallu que les chefs canadiens-français du passé aient agi selon cette logique véhiculée par certains idéalistes d’aujourd’hui, jamais la Nation n’aurait survécu. Tout le Québec serait maintenant selon la destinée qui lui avait prévue l’Anglais. Les canadiens-français ont dû accepter- la contrainte était insurmontable- de faire avec la réalité des institutions en place. C’était ça alors qu’il était courageux de faire. Parmi les indépendantistes, beaucoup d’idéalistes s’imaginent comprendre maintenant ce que des générations de canadiens-français du passé n’auraient pas compris. Quant à moi, cela est un brin prétentieux.
    L’indépendance est à la portée (très-très-très facile) de la realpolitik, pour autant que le P.Q. s’y adonne un jour, qu’il cesse pour de bon d’être sous l’emprise de ceux qui rêvent très-très-très fort le Pays, mais qui s’activent très-très-très mollement à briser les résistances les plus dures, aux moyens les plus cyniques, au besoin les plus cruels. À la guerre comme à la guerre, simonak ! L’indépendance, ce n’est pas une grand-messe avec chorale. C’est une opération coup de poing !
    J’en viens à penser que les idéalistes sont parfois leurs pires ennemis. Il m’apparait souvent que les carriéristes et les idéalistes de l’Indépendance s’entendent comme larrons, à la seule fin d’éviter le Combat nécessaire et incontournable qui s’impose. Fait longtemps que ça dure cet évitement !
    Pendant ce temps-là, eh oui, le West Island triomphe, il gagne, cependant que nous traînons, eh oui, eh oui, nous traînons notre maudite réputation…

  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    28 février 2016

    @ Danièle Fortin
    Je vais répondre à votre question :« Il nous faut prouver notre légitimité ». Et conclure sur le principe d'effectivité.
    La réponse à cette question sur la légitimité et la légalité du projet souverainiste, repose sur la Loi 99 (2000) . Loi par laquelle le Québec se reconnaît comme un État de jure pour la première fois de son histoire :
    Loi sur l’exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l’État du Québec.
    http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=5&file=2000C46F.PDF
    Une loi que tous devrait connaître.Surtout ceux qui proposent que le Québec devienne une république, car on y trouve la première condition fondamentale de ce statut de république. Le peuple est souverain dans sa décision concernant son avenir ( Loi 99, art 1 ) :
    CHAPITRE I
    DU PEUPLE QUÉBÉCOIS
    1.
    Le peuple québécois peut, en fait et en droit, disposer de lui-même. Il est titulaire des droits universellement reconnus en vertu du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes.
    C'est d'ailleurs sur la Loi 99 que l'IRAI pose la légitimité et la légalité de la démarche souverainiste :
    (onglet : Institut)
    «L’Assemblée nationale du Québec a affirmé quant à elle le droit du peuple québécois à disposer de lui-même, notamment par la Loi sur l’exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l’État du Québec. Adoptée le 7 décembre 2000, cette loi proclame que le « peuple québécois a le droit inaliénable de choisir librement le régime politique et le statut juridique du Québec ».
    L’IRAI entend s’intéresser à l’exercice passé, présent et futur, par le peuple québécois, de son droit à l’autodétermination ainsi qu’à la revendication et à l’application de ce droit par les autres peuples du monde.»
    http://irai.quebec/linstitut/
    ENFIN, on parle le langage statutaire quand on a pour projet le changement de statut d'un État, ce qu'est la souveraineté.
    ....
    Loi 99 et principe d'effectivité

    La Loi 99 est contesté en justice. Le fédéral s'est joint à la poursuite (2013). Fondamentalement il s'agit d'un litige entre deux États : L'un (canadien) affirme que la Reine est souveraine et que nous sommes ses sujets ;et, l'autre (Québec) qui affirme que le peuple est souverain et nous sommes des citoyens.
    Ultimement il s'agit d'un conflit de légitimité entre deux États : et, de la capacité de l'État du Québec de rendre effective sa Loi 99 sur son territoire. Si cette effectivité est acquise nous aurons posé la condition fondamentale d'une république : la souveraineté du peuple dans sa décision sur son avenir politique.
    Encor là on vérifie incontournable principe d'effectivité.
    JCPomerleau
    ....
    P.s Je ne prends pas pour «modèle» mais bien comme exemples (IRAI : comparatif des indépendances) les cas de l'Écosse, la Catalogne et le Québec, pour illustrer l'incontournable principe d'effectivité.
    . Principe élémentaire, complètement ignorer par le mouvement depuis le début.
    Pour l'Écosse j'ai déjà publié ceci :
    2013 : http://service.vigile.quebec/La-lecon-ecossaise-53093
    2014 : http://vigile.quebec/La-lecon-ecossaise-suite

  • Danièle Fortin Répondre

    27 février 2016

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    _ M. Pomerleau,
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    L'Écosse et la Catalogne comme modèles ? Ne serait-il pas plus judicieux de prendre des exemples qui ont réussi, du moins un peu, comme l'Irlande ?
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    Il nous faut prouver notre légitimité par l'établissement d'un Congrès républicain comme celui des treize colonies américaines ou le Dáil Éireann. AUCUNE libération nationale, dans l'histoire, n'a été déclarée dans les institutions d'une puissance étrangère; ici l'Assemblée nationale de sa majesté Elizabeth II.
    Faire cela serait commettre un coup d'état. Car, comme Marc Chevrier vous l'a clairement signifié lors d'une conférence aux IPSO, le chef d'État de la Province de Québec n'est pas le premier ministre mais la reine du Royaume-Uni.
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  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    27 février 2016

    L'incontournable principe d'effectivité
    La déclaration d'indépendance de 1838 démontre qu'il ne suffit pas de prendre une décision, que se soit par référendum ou élection décisionnelle. Il faut surtout être en mesure de la rendre effective sur notre territoire national et la faire reconnaître à l'international, les deux conditions qui mènent à un changement de statut de l'État.
    En géopolitique, il s'agit de l’incontournable principe d'effectivité. Un principe complètement absent de la démarche souverainiste depuis le début, d'où le cul-de-sac actuel.
    Dans la foulée de la mise en place de l'IRAI, et pour illustrer son deuxième volet sur le comparatif des indépendances, j'espère publier un texte sur ce principe de l'effectivité en prenant pour exemple : L'Écosse, la Catalogne et le Québec.
    Le principe d'effectivité est incontournable, sauf pour les idéalistes ....
    JCPomerleau