1917-2011 - L'historien Marcel Trudel est mort

2011 - nos disparus

Il n'avait de cesse de revisiter l'histoire canadienne, y traquant volontiers ce qu'il considérait comme des «mythes» à déconstruire. L'historien Marcel Trudel, une des figures universitaires les plus connues au pays, est décédé hier matin à l'âge de 93 ans. Considéré par plusieurs historiens comme un maître, il a formé plusieurs générations d'étudiants, tant par son professorat à l'Université Laval et à l'Université d'Ottawa que par ses parutions, extrêmement nombreuses et diversifiées. «J'ai formé des historiens critiques», disait-il.

Grand spécialiste de l'Ancien Régime au Canada, ses écrits au sujet de la Nouvelle-France ont fait autorité. Peu de questions et de personnages de l'époque ont échappé à son regard. Sa monumentale Histoire de la Nouvelle-France, publiée en plusieurs volumes, reste sans doute son oeuvre phare.

Dès l'époque de ses études supérieures, Marcel Trudel délaisse les avenues tracées d'avance par ses devanciers. Il s'attaque plutôt à des sujets comme L'Influence de Voltaire au Canada, thème d'étude à peu près tabou au milieu d'une culture marquée par une totale dévotion à l'Église. Des gens d'ici, montre-t-il, plus nombreux qu'on voudrait le laisser croire, se sont bel et bien nourris de l'esprit voltairien.

Plusieurs de ses livres suscitent la controverse. En 1955, avec son ouvrage consacré à l'apostat Charles Chiniquy, Trudel s'intéresse à l'histoire de ce pasteur qui, après être devenu célèbre au Canada français, entrepris de descendre en flamme le clergé et l'institution du confessionnal, en dénonçant partout, avec la plus grande ferveur, ce qu'il concevait être des abus de l'Église.

Marcel Trudel souhaite renouveler l'histoire. «Celle qu'on enseignait était nationaliste et dévote. J'en avais contre les héros et les grandes causes de ce qu'on appelait la "belle histoire". Il fallait tout reprendre à zéro.» S'il admire dans une certaine mesure Lionel Groulx, il ne soutient pas ses interprétations.

Au XXe siècle, dira-t-il, «j'ai grandi avec le langage, les valeurs et la religion en vigueur sous le Régime français». On lui reprochera souvent, jusqu'à sa mort en fait, d'avoir idéalisé la part jouée par le Régime anglais dans la constitution d'une identité canadienne-française moderne. S'il ne nie pas le côté tragique et violent de la Conquête britannique, il insiste sur «les avantages qui en ont découlé». Ses travaux, dira-t-il, ont démontré par la bande qu'il y a plus d'avantages à demeurer dans la Confédération canadienne qu'à en sortir, aussi imparfaite soit-elle.

Trudel est considéré comme la figure de proue de ce que l'on a appelé «l'école de Laval», qui considère que les retards des Canadiens français sont attribuables à la poursuite des objectifs d'un nationalisme étroit et aux ornières d'un cléricalisme omniprésent.

Le feu de la controverse

En 1960, Marcel Trudel publie un essai majeur et controversé sur l'esclavage au Canada français. Ses travaux sur la question, Deux siècles d'esclavage au Canada et son Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada, donnent en quelque sorte un autre point de vue sur la société canadienne. Ces révélations de Trudel interviennent justement alors que l'on remet globalement en question la place occupée par Dollard des Ormeaux, Madeleine de Verchères, Frontenac et autres héros constitués par une école historique qui voit d'abord dans l'histoire un terreau propre à la culture d'un sentiment national fort.

Les autorités religieuses ne supportent pas son engagement en faveur de la laïcité, ce qui finit par le forcer à quitter l'Université Laval au profit de l'Université d'Ottawa. Au cours de ce déménagement, la remorque qui transporte ses papiers prend feu. Manuscrits, fichiers et divers documents sont réduits en cendre. «C'est toute ma vie qui brûla», dira-t-il.

Né en 1917 à Saint-Nacisse, près de Trois-Rivières, cet orphelin s'imaginait devenir un héléniste et un romancier. On lui doit un roman, un seul, Vézine, qui a remporté un prix David en 1945. Mais il délaissera vite la littérature pour se consacrer à l'enseignement de l'histoire canadienne jusqu'à sa retraite en 1982.

Marcel Trudel a publié une cinquantaine de livres, dont plusieurs manuels pour les jeunes qui ont été largement utilisés dans les écoles. Toute sa carrière a été ponctuée par la réception de nombreux prix et distinctions, dont le prix Molson et le prix MacDonald de la Société historique du Canada, qui ont souligné sa contribution exceptionnelle à la connaissance historique au Canada. Il était aussi membre de l'Académie des lettres depuis 1953 et écrivait à ce titre régulièrement dans Les Écrits, la revue publiée par cette société.

En 1987, dans ses Mémoires d'un autre siècle (Boréal), retour sur sa propre expérience d'historien québécois, il évoquait notamment les séquelles laissées par l'absence du père dans sa propre histoire. Il se disait aussi naturellement porté «par instinct à prendre le contre-pied».

Avec un humour toujours contenu, Marcel Trudel savait manier l'ironie avec une grande finesse. Dans son dernier livre paru, le quatrième tome de Mythes et réalités dans l'histoire du Québec (éditions Hurtubise), l'historien se souvenait que, dans l'après-guerre, alors qu'il était en stage à l'Université Harvard, l'appariteur de la bibliothèque, à 17h, annonçait invariablement l'heure de fermeture en lançant des «Closing! Closing!» à la volée. «De tout côté, aujourd'hui [...], j'entends annoncer pour moi l'heure du closing», commentait Marcel Trudel.

Conformément aux voeux de cet homme qui fut, en 1962, président du Mouvement laïque de langue française, il n'y aura ni exposition de sa dépouille dans un salon funéraire, ni cérémonie religieuse. Une réception pour la famille et ses amis aura plutôt lieu dans son village natal au mois de mai.


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