Le Hezbollah, organisation terroriste?

Volée de remontrances à Ottawa

Trois députés de l'opposition en mission au Liban se font rappeler à l'ordre par leur chef

Hezbollah


Ottawa -- Les chefs des trois partis de l'opposition à Ottawa ont pris hier leurs distances de leur député en mission au Liban qui, la veille, avaient déploré que le Hezbollah soit isolé par la communauté internationale parce qu'il est considéré comme un groupe terroriste. Les leaders ont tenté de calmer le jeu en rappelant qu'ils n'avaient aucune intention de réclamer la réhabilitation du Hezbollah, tandis que le gouvernement conservateur a commencé à exploiter ce «faux pas».
N'empêche que les commentaires des élus ont trouvé écho au Liban même, où le premier ministre Fouad Siniora a enjoint au gouvernement canadien de se montrer plus critique envers Israël et plus indulgent envers la milice islamiste.
Déjà sévèrement critiqué par la communauté juive pour sa participation, il y a deux semaines, à une manifestation où flottaient quelques drapeaux du Hezbollah, le chef du bloc québécois, Gilles Duceppe, a été le premier à diffuser un communiqué de presse, après plusieurs heures de rencontres au sein du parti. «Tant et aussi longtemps que ce groupe ne reconnaîtra pas le droit à l'existence d'Israël, cette question ne peut être à l'ordre du jour, écrit-il. Au-delà des actions humanitaires et sociales mises en pratique par le Hezbollah dans le sud du Liban, on ne peut pas fermer les yeux sur les actes tout à fait répréhensibles que ce groupe terroriste a commis.»
Le leader intérimaire libéral Bill Graham a aussi diffusé un communiqué sans équivoque. «Nous tenons toujours aussi fermement à ce que le Hezbollah demeure sur cette liste. Toute suggestion du contraire ne traduit pas la position officielle de notre parti.» Quant au chef du NPD, Jack Layton, il estime que sa député Peggy Nash a été citée «hors contexte».
Ce sont les déclarations de trois députés (un de chaque parti) participant à une mission d'observation organisée par le Conseil national des relations canado-arabes qui sont à l'origine de ce tumulte. (Le représentant conservateur s'est désisté à la dernière minute.) Stupéfaits de la dévastation dont ils sont témoins, les trois députés ont déclaré dimanche que le Hezbollah ne devrait pas être écarté des discussions en vue d'obtenir la paix dans la région.
Le plus virulent, le député libéral Borys Wrzesnewskyj, a établi un parallèle avec l'IRA, en Irlande avec qui la Grande-Bretagne a fini par négocier. «Le Hezbollah a une aile politique. Ils ont des élus au Parlement. Ils ont deux ministres. Nous devons encourager les politiciens de cette organisation militaire pour déplacer le centre de gravité vers eux.» La néo-démocrate Peggy Nash a abondé dans le même sens en disant que «les isoler, c'est pire». La bloquiste Maria Mourani a ajouté qu'il faudrait «qu'on se parle tous ensemble» pour trouver une solution à la crise.
Les conservateurs récupèrent... et écopent
Ces appels à la prise en compte du Hezbollah ont vite été récupérés par le gouvernement conservateur qui y voit un fléchissement dans la lutte contre le terrorisme de la part des partis d'opposition. «Nous trouvons les propos des députés de l'opposition totalement inacceptables, et ils ont donné un coup de main au Hezbollah», a déclaré au Devoir le secrétaire parlementaire du premier ministre, Jason Kenney.
«M. Graham laisse les choses devenir totalement bordéliques du côté du Parti libéral», ajoute-t-il en rappelant les divisions internes sur le prolongement de la mission canadienne en Afghanistan. M. Kenney demande que des sanctions soient prises contre les députés. Dans les coulisses, on savoure ce qu'on qualifie de «faux pas».
Mais la situation pourrait se retourner contre le gouvernement Harper. En effet, en fin de journée, la délégation parlementaire canadienne a rencontré le premier ministre libanais qui a, devant les caméras de télévision, sévèrement critiqué la politique des conservateurs au Moyen-Orient.
D'abord, M. Siniora estime que le Hezbollah ne devrait pas figurer sur la liste des groupes terroristes du Canada. «Ces étiquettes ne sont pas utiles», dit-il. Il se demande surtout pourquoi le Canada se montre si catégorique envers la milice alors qu'il accepte, par exemple, qu'Israël ait kidnappé une quarantaine de parlementaires palestiniens du Hamas. «C'est un acte perpétré par un État, et non une organisation. Comment l'expliquer ? N'est-ce pas aussi un acte terroriste ?»
M. Siniora se demande aussi comment Stephen Harper a pu qualifier de «mesurée» la riposte d'Israël à l'enlèvement de deux de ses soldats par des membres du Hezbollah. Prenant les trois députés de l'opposition à témoin, il lance : «Ils peuvent voir le crime commis par Israël contre les Libanais et l'humanité. Est-ce ce que vous appelez une réponse mesurée ?»
Une liste contestée
Le Conseil Québec-Israël a aussi déploré les propos des députés. Tout en donnant la chance aux trois leaders de rectifier le tir, le porte-parole Philippe Elharrar estime que les députés auraient dû «faire preuve de réserve». «Ils ont une énorme responsabilité de rapporter ce qu'ils ont vu, mais il ne faut pas qu'ils deviennent des enfants de choeur. [...] En deux jours de visite du Liban, on ne devient pas un expert du Liban.» L'ambassadeur israélien au Canada, Alan Baker, s'est dit peu étonné compte tenu du fait que le voyage des parlementaires, qui excluait une visite en Israël, était «biaisé».
La classification en décembre 2002 de l'aile politique du Hezbollah dans la catégorie des organisations terroristes n'a pas fait l'unanimité au Canada. Les libéraux de Jean Chrétien s'y refusaient, bien qu'ils aient subi les pressions intenses à l'interne de la ministre Elenor Caplan et à la Chambre des communes de l'allianciste Stockwell Day, aujourd'hui ministre de la Sécurité publique. Dans la foulée des attentats terroristes de 2001 aux États-Unis, le Canada a procédé à trois mises à jour de sa liste de groupes terroristes, et ce n'est qu'à la troisième que le Hezbollah s'est qualifié.
M. Graham, alors ministre des Affaires étrangères, avait défendu le refus canadien d'inscrire le Hezbollah sur la liste en rappelant que l'aile sociale du Hezbollah au Moyen-Orient était composée de politiciens, d'avocats, de médecins et d'enseignants. «Nous n'allons pas cataloguer des gens innocents comme étant des terroristes sans avoir la preuve irréfutable qu'ils sont réellement impliqués dans des activités terroristes.»
Une déclaration attribuée au leader du groupe, le cheik Hassan Nasrallah, avait finalement fait pencher la balance. Le cheik aurait exhorté les commandos suicide palestiniens à attaquer «partout dans le monde». Quelques jours plus tard, il a été déterminé que Hassan Nasrallah n'avait jamais prononcé de telles paroles. La décision du Canada avait déjà été annoncée. L'inscription du Hezbollah sur la liste empêche ce groupe de recueillir des fonds au Canada pour financer ses activités (en santé et en éducation, notamment) au Liban.


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